Tragédies au K2 L’effroyable chute

Pour faire partie de l’équipe du docteur Charles Houston en 1953, il ne suffit pas d’être bon alpiniste. Encore faut-il avoir « bon caractère ». Le professeur s’est déjà frotté au K2 quinze ans plus tôt, au cours d’une expédition de reconnaissance éprouvante. Il en a gardé le souvenir d’une montagne « farouche, inflexible et redoutable ». Cette fois, il veut donc lui opposer des hommes capables de garder leur sang froid en toutes circonstances, même quand le danger et les difficultés mettent les nerfs de tous à l’épreuve. L’optimisme est un trait de caractère indispensable à la survie en milieu extrême, est-il persuadé. Dans quelques semaines, il va avoir l’occasion de mesurer la pertinence de ces convictions.

Pour l’instant, la longue colonne de porteurs parvient au confluent des glaciers qui forment le Baltoro après 200 km de marche depuis Skardu. Ce 19 juin, l’expédition Houston a le moral battant. Par le jeu de la diplomatie, l’Amérique vient déjà de remporter une petite victoire en ravissant à l’Italie le précieux passeport qui l’autorise à tenter le sommet du K2. Le Pakistan qui a fait de sa montagne perdue l’objet d’enchères internationales pour peser sur le conflit du Kashmir, ne délivre qu’un permis par an. Cette année, c’est le troisième sésame qu’obtiennent les Etats-Unis très influentes à l’ONU. En 1938, la deuxième expédition portant bannière étoilée était parvenue 300 mètres sous le sommet. Celle là compte bien finir le travail.

Le docteur Houston s’en est donné les moyens. C’est désormais un alpiniste reconnu pour ses nombreuses explorations himalayennes, et un grand spécialiste de l’hypoxie, l’étude des effets du manque d’oxygène sur l’organisme. Son équipe est bourrée de talent, aussi à l’aise dans la neige profonde que sur des murs de glace et des parois rocheuses. Le K2, contrairement à l’Everest, est une montagne technique qui offre une gamme très variée de problèmes d’escalade. Houston s’est donc entouré des alpinistes les plus polyvalents du moment : Georges Bell, un grand gaillard (1,95m) de 27 ans qui a vaincu quelques beaux sommets péruviens ; son tout juste cadet Robert Craig, une célébrité nationale depuis qu’il a défloré des hauteurs inviolées de Colombie Britannique ; Arthur Gilkey, que ses compagnons surnomment affectueusement Art, un jeune géologue doublé d’un talentueux explorateur qui a dirigé d’importants travaux de recherche glaciologique en Alaska ; Dee Molenaar, un marginal originaire de Seattle très doué pour les montagnes extrêmes, tout comme Peter Schoening, déjà réputé à 26 ans pour sa campagne victorieuse sur un terrain extrêmement difficile du Yukon ; enfin Robert Bates qui accompagnait Houston en 1938 s’est lui aussi aguerri sur plusieurs hauts sommets des Andes…

Même s’ils ne se connaissent pas tous, les hommes ont eu tout le temps de se rapprocher et de consolider leurs affinités. Pendant plusieurs semaines, un curieux manège les a réunis autour de la table de la salle à manger de la maison des Houston dans le New Hampshire. Réfractaire aux expéditions lourdes qui s’égrènent dans l’Himalaya d’après guerre, le professeur a choisi d’aborder le K2 dans un style alpin « light ». Ses hommes n’emporteront pas d’oxygène au sommet et se nourriront de plats peu gourmands en combustibles et faciles à transporter. Au cours de « dîners d’expérience », ils gouttent donc toutes sortes de produits déshydratés ou séchés qui finissent parfois dans la gamelle du chien de la maison : soupes, pemmican, biscuits, boissons chocolatée, bâtons de viande séchée… Leur préférence va pour les plats de nourrissons, riches, simples et légers. Pendant cette phase de préparation, les décisions à prendre se comptent par centaines. Les débats consolident le groupe et soudent l’esprit d’équipe. A la fin, il ne reste que l’essentiel : une combativité sans limite, et 2 tonnes et demi de vivres et de matériel pour tenir le temps voulu, parmi lequel 170 litres d’essence, 300 mètres de corde de nylon, des crampons, des mousquetons légers issus de la recherche militaire, des pitons à glace au design révolutionnaire conçu par un ami du très sérieux Massachusetts Institute of Technology, et un treuil en aluminium léger pour hisser les charges dans les passages les plus raides. Les hommes de Houston emballent également deux bouteilles d’oxygène pour servir en cas d’urgence médicale. Le 23 avril, 63 caisses appareillent pour l’océan Indien. Dans l’avion qui le conduit à Karachi, Houston a alors une certitude : pour peu que la mousson ne déborde pas sur la chaîne du Karakorum habituellement hors d’atteinte, son expédition a toutes les chances de parvenir au sommet.

En à peine plus d’un mois, la voie est tracée. Le 1er août sur l’arête des Abruzzes, huit camps s’égrènent jusqu’à une altitude de 7772 mètres. Les orages d’été, parfois violents, n’ont pas entamé la détermination des hommes. Au camp 6, à 1500 mètres du sommet, ils ont hissé assez de combustible et de vivres pour tenir dix-sept jours. C’est déjà un exploit en soi d’arriver là. Sur ce versant sud du K2, l’arête des Abruzzes forme un système de côtes rocheuses émaillé de plusieurs passages délicats qui régalent et inquiètent contradictoirement les alpinistes. « Le K2 présente de cet endroit un aspect saisissant, décrit Charles Houston qui inspecte le parcours au dessus du camp 3. L’arête des Abruzzes paraît verticale, un vertigineux fouillis de petites arêtes secondaires, de gendarmes noirs, de pentes de glace luisantes…A travers les jumelles, nous pouvons voir l’itinéraire qui conduit aux camps 5 et 6, mais nous le perdons dans les rébarbatives parois qui forment une face rocheuse à peu près triangulaire en haut de l’arête. Cette section redoutable qui culmine à plus de 7600 mètres, est appelée la pyramide noire et c’est sur 600 mètres le passage le plus raide et le plus délicat de l’itinéraire »[1]. Les alpinistes le décrivent comme un pur concentré de difficultés alpine : un rocher compact, raide et raboté par les glaçons tombés au fil des siècles. Des prises petites et souvent encombrées de gel. Par endroits, une glace verte « lisse comme une patinoire », comble la moindre infractuosité de la pente pour jeter au glacier, 2000 mètres plus bas, ses offrandes de roches mal accrochées. C’est dire la satisfaction des hommes quand ils viennent à bout de ce morceau malgré une chute mémorable qui a bien failli emporter Bell et Craig.

Le K2 n’est pas avare de frissons. Mais il offre aussi des spectacles plus exaltants à ses conquérants. En découvrant la minuscule plate-forme qui leur sert de troisième bivouac à 6.209 mètres d’altitude Houston trouve ce camp exigu spectaculaire : une dalle d’approximativement 1 mètre 50 de large sur 2 mètres 40 au dessus d’une longue pente raide plongeant d’un jet jusqu’au glacier. « Nous avons une vue directe sur le Broad Peak. A nos pieds, 1500 mètres en contre-bas, sur environ huit kilomètres de long, la moraine décrit une courbe gracieuse. Le Masherbrum domine le panorama à l’est, et à l’ouest règne le Skyang Kangri. Devant nous s’alignent par centaines des sommets anonymes, qui ne sont sur aucune carte. C’est une terra incognita de 8000 kilomètres carrés où ne vit personne. A l’aube, de petits flocons de nuages flottent sur ces vallées desséchées ; cicatrices profondes, emplies d’ombres, elles accentuent encore le relief des sommets qui les dominent ».

 

Le temps qui s’est à peu près maintenu tout le mois de juillet montre maintenant ses premiers signes d’instabilité. Le 2 août, les huit alpinistes se réveillent à la limite des 8000. Le jour qui se lève est d’un gris maladif. La neige a soufflé toute la nuit en fine poussière sur le camp 8 et s’amasse maintenant en congères le long des tentes. Sortir les dégager est un enfer. « Les fins cristaux de glace acérés pénètrent les poumons, prennent à la gorge et étouffent. On ne peut respirer qu’en s’appliquant comme des ventouses, des gants épais sur la bouche. Le froid pourtant n’est pas terrible, zéro degrés peut-être, mais le vent déchaîné nous transperce et nous grelottons malgré tous nos vêtements ». Les nouvelles qui parviennent par radio du camp de base ne sont pas encourageantes. La tempête a décidé de s’installer dit la météo pakistanaise. Les rafales succèdent aux rares accalmies et l’inactivité amplifie les désagréments de l’hypoxie. Une expédition conduite cinq ans plus tard sur le sommet voisin du Gasherbrum a relaté très fidèlement les sensations éprouvées à ces altitudes quand pèse l’inactivité et la lassitude. Les effets de l’altitude se font d’avantage sentir à l’arrêt que dans le mouvement, explique-t-il en substance. Si on s’essouffle en marchant, l’esprit est distrait par mille choses et un certain équilibre finit par s’établir qui rend supportable la fatigue. Dans l’inaction au contraire, et surtout au couché, respirer devient une obsession qui hante dramatiquement chaque seconde. « Après cinq ou six (parfois même deux) respirations normales, il faut reprendre son souffle en respirant profondément, et cela ne devient jamais un réflexe mais dépend constamment de la volonté… ». La nuit amplifie encore l’angoisse, car la panique saisit à l’idée d’oublier de respirer pendant le sommeil. « On croit toujours mourir suffoqué ou tout au moins s’évanouir en raison du manque d’oxygène ».

C’est également la nuit que surviennent les plus grandes angoisses. La solitude des ténèbres fait régner la peur et galoper l’imagination. A chaque craquement qui résonne dans les glaciers répond un sursaut. On reste alors immobile, les yeux hagards dans l’obscurité. Les secondes s’écoulent avec une lenteur éprouvante. On craint une avalanche ou une chute de pierre. Pendant ces nuits d’attente, Houston se souvient comment il a évité le pire en 1938. L’emplacement du camp 3 était alors exposé à des éboulements sournois qui avaient arrachés sa tasse des mains d’un porteur et déchiré la toile des tentes. C’était heureusement en plein jour et personne ne fut blessé. Ses hommes se souviennent également de la tragédie du Nanga Parbat où seize hommes avaient été avalés d’un coup en pleine nuit par une de ces énormes avalanches qui balayent les pentes sans crier garde. Rien alors ne peut plus rassurer dans ces moments, que la teinte orangée de l’aube surgissant du fond de l’horizon.

Il manque trois jours de beau temps à l’expédition pour réussir le sommet. En dépit des rafales, l’équipe affiche toujours un moral insolent. L’un des alpinistes qui a bravé la tempête pour parvenir au camp 8 s’étonne même de la rapidité avec laquelle ils récupèrent. On échafaude des plans : si une éclaircie se présente, l’expédition montera installer deux grimpeurs aussi haut que possible sur la pyramide sommitale, quelque part vers 8.200 mètres. La cordée fera une tentative vers le sommet le lendemain. En même temps, une équipe rejoindra leur camp pour les aider à redescendre en cas de victoire ou tenter un nouvel assaut dans le cas contraire. Le scrutin démocratique décide des cordées : Bell et Craig sont désignés par leur compagnons comme les plus aptes à conduire l’offensive ; Gilkey et Schoening seront leurs anges gardiens. Aucune velléité personnelle dans ce groupe. Si l’expédition parvient au sommet, elle caresse l’espoir de conserver l’anonymat de la cordée victorieuse. « Nous avons le sentiment que cet attitude soulignera notre esprit d’équipe et l’interdépendance des cordées d’assaut », note Charles Houston dans son journal qui prend maintenant les allures d’un confessionnal épais de deux cent pages.

Mais l’attente se poursuit. Au cinquième jour de la tempête, le nylon des tentes s’étire dangereusement. Le vent a finalement raison de la toile qui abrite Bell et Houston. Les huit alpinistes s’entassent désormais sous trois refuges prévus pour six. Jusqu’à quand ? La tourmente semble vouloir rattraper des mois d’inactivité. A l’ennui des premiers jours succède maintenant la lassitude. Les mêmes questions qui poussent la réflexion vers les mêmes impasses travaillent l’esprit. Rédiger des notes, prendre une photo, nettoyer les gamelles, faire fondre la glace, retendre les haubans des mats, dégager la neige des tentes, préparer le repas, donner des nouvelles au camp de base, même discuter entre soi, est devenu une véritable entreprise qui mobilise toutes les volontés. L’un des alpinistes raconte : « Tous les jours, nous devons changer de place, car ceux de l’extérieur qui dorment contre les parois, se refroidissent et se mouillent tandis que celui du milieu a de la peine à dormir couché sur la fente que laissent entre eux les deux matelas pneumatiques et bourré de coup par ses voisins ». Et puis cette confidence, terrible : « Si j’ai dormi cette nuit, c’est parce que je suis arrivé aux limites de l’épuisement. J’ai le corps et l’esprit engourdis à force d’être meurtris ». Le réconfort d’un thé chaud se mérite après bien des efforts : par quelques mouvements de reptation et de contorsion, il faut d’abord tirer une marmite sale de l’amas de chaussures au pied de la tente et la remplir de la neige qui s’est infiltrée là. Le réchaud est posé en équilibre sur un couvercle entre les hommes couchés qui doivent rester immobiles. Allumer la flamme est également une épreuve : il faut parfois une vingtaine d’allumettes ! En 1938, Houston en avait manqué. Cette fois, le stock s’est volatilisé dans la distribution de cadeaux le long de la marche d’approche. Il en reste à peine cinq cent le 20 juillet. Réussir à enflammer le réchaud, fusse-t-il de l’armée, avec moins de dix allumettes, n’est donc pas seulement un exploit mais une nécessité vitale. Protéger la flamme vacillante des claquements de la toile, en est une autre. Or il faut une heure en moyenne pour faire bouillir une petite marmite qui servira à réhydrater du lyophilisé et préparer quelques tasses de boisson chaude.

Le matin clair du 7 août offre la première occasion de retraite. Bell présente aux orteils de mauvaises gelures, la couleur des talons de Craig lui laisse augurer le même sort, Dee Molenaar ne se sent pas très bien et le reste de la troupe est affaibli par ces quelques jours de siège glacial. Mieux vaut donc prendre un peu de repos plus bas et attendre l’accalmie pour une nouvelle tentative est persuadée l’expédition. Les hommes se faufilent hors des tentes et font péniblement le tour du camp. Ils se sentent comme des naufragés qui touchent enfin le rivage. Le pire s’abat alors : en sortant de son abri, Art Gilkey tombe sans connaissance dans la neige. A cause de l’altitude, des caillots de sangs se sont formés dans les veines de sa cuisse gauche. Sa cheville est déjà enflée. Il risque à présent un œdème pulmonaire.

Pour avoir une chance de le sauver, ses compagnons doivent redescendre à tout prix. L’altitude est un tueur silencieux : sous ses effets, la pression augmente dans ses poumons et de l’eau passe du plasma sanguin vers les alvéoles sans que les cellules qui les vidangent habituellement ne puissent enrailler le mécanisme. Les poumons se remplissent progressivement de liquide et le sujet se noie dans ses propres sécrétions ! Cette hypertension artérielle est due à la vasoconstriction de petites artérioles pulmonaires. C’est une réaction qui existe chez le fœtus, a compris le professeur Richalet, qui est aujourd’hui un des grands spécialistes de l’hypoxie. Elle lui permet d’empêcher le sang de passer dans ses poumons qui ne fonctionnent pas encore. A la naissance, cette capacité diminue progressivement, mais il en reste quand même quelque chose à l’âge adulte qui peut être réveillé par l’altitude. Redescendre vers un environnement plus riche en oxygène est le seul remède efficace.

Or après une semaine de tempête, des couches de neige profondes se sont accumulées sur les pentes de glace, et menacent l’expédition de sauvetage de monstrueuses avalanches. La voie alternative que trouvent Schoening et Craig est à l’abri, mais diablement difficile. Une journée d’hésitation s’écoule encore dans l’espoir d’une accalmie qui rendrait la descente moins périlleuse. Le lendemain 9 août, le temps est lugubre et froid. La tourmente revient à l’assaut dans toute sa rage. La neige flagelle les tentes en de longs sifflements, et le vent harcèle les toiles avec une telle force que les hommes doivent hurler entre deux claquements de la toile qui se tend à craquer à chaque rafale, pour se faire entendre. « Quitter maintenant le camp, c’est mourir », confie l’une deux à son carnet de bord. La tempête qui a décimé une expédition allemande en 1934 sur un sommet voisin, ressurgie comme un spectre. Le froid et l’épuisement avaient fait neuf victimes. « Ici au K2, ce n’est pas seulement contre la tourmente qu’il va falloir se battre, mais contre la montagne, là où elle est la plus raide, et c’est au flanc de ce précipice que nous allons essayer de descendre notre compagnon invalide ». L’état du malade a empiré. Si l’expédition veut le sauver, elle n’a maintenant plus d’autres choix que d’affronter la terrible descente.

Chacun prend sa place au bout d’une des cordes qui ficellent Art Gilkey dans l’enveloppe de nylon confectionnée avec la tente démolie. Les dernières réserves d’optimisme s’envolent avec les rafales et la difficulté de la manœuvre : ce sont 85 kg de poids inerte qu’il faut empêcher de glisser sur ce tremplin instable, campé sur la moindre aspérité, les doigts engourdis par le froid, les lunettes obscurcis de givre, les sourcils et les barbes couverts de glaçons grotesques. Art ne montre aucune frayeur. Un sourire détend même ses traits. Il s’accroche à l’espoir de rejoindre six cent mètres plus bas le camp 6.

La première frayeur le surprend quelques dizaines de minutes seulement après le départ des hommes : une plaque à vent cède sous les pas de Craig et entraîne les deux alpinistes sous une avalanche de poudreuse heureusement légère. Six hommes ne sont toutefois pas de trop pour retenir les cordes qui se tendent dans cette effrayante bourrasque blanche. L’expédition sauve ses équipiers, blêmes et transis, mais épuise son capital de vigilance. Un obus ne touche statistiquement jamais le même endroit, dit-on. Dans le couloir de glace qu’elles doivent maintenant traverser pour rejoindre la plate-forme du camp 7, les cordées s’éparpillent en désordre pour planter des amarrages solides qui faciliteront la progression d’Art et de Schoening qui l’assure.

Et soudain, le pire se produit : les crampons du plus haut perchés cèdent. Dans sa chute, Bell entraîne son coéquipier. La cordée catapulte Houston et Bates, puis le ricochet gagne Molenaar qui s’est arrimé à Art. Seul Schoening, solidement assuré au dessus de Art Gilkey qu’il descend le long de l’escarpement rocheux, et Craig qui récupère de l’avalanche à l’écart sur la plate-forme du camp 7, échappent à la glissade. Les autres s’accrochent désespérément à leur piolet pour enrailler l’infernal dérapage dans une pente à 45 degrés. « L’avenir échappe à mon contrôle, témoigne Robert Bates. Brutalement lancé à la renverse avec le capuchon de ma veste de duvet qui me bouche les yeux, j’éprouve un sentiment d’irréalité, de détachement. J’ai atterri sur mon paquetage avec une violence extrême. Je dévale en bonds de plus en plus rapides au dessus des rochers ». Dans la pente en dessous, aucune aspérité n’émerge où puisse s’accrocher la corde au passage. « Entre nous et le glacier tout en bas, il n’y a rien que des milliers de mètres de vide. Au prochain saut je vais sûrement faire mon dernier plongeon », redoute l’alpiniste. Puis tout s’arrête. Le hasard a appuyé sur la touche pause : l’enchevêtrement des cordes a tissé un improbable et providentiel filet de sauvetage qui retient toute l’expédition. « Soulagez la corde », hurle une voie. « Remonte », ordonne une autre. Pendant plusieurs dizaines de minutes, la pente se garnie d’ordres poussifs, aussitôt contestés, qui cherchent à démêler l’écheveau. Les mains de Pete Schoening blanchissent sous la pression de la corde mais son ancrage herculéen résiste en haut de l’édifice. La pyramide humaine se relève, chancelante et hébétée. Tout en bas, Bell a glissé d’une quarantaine de mètres. Il déambule maintenant comme un pantin au bord du vide, les mains tendues en avant. Il a perdu ses moufles dans la chute et ses doigts tournent déjà « au blanc affreux d’un ventre de poisson ». Les autres hommes se rétablissent comme ils peuvent. Le choc les a tous refroidi et la plupart des sacs et des paquetages sont perdus. Le vent et la neige brûlent à la limite du supportable. Il faut d’urgence trouver un abri où survivre. Dans le chaos de glace et de cordes entremêlées, l’équipe retrouve progressivement sa cohésion : ici, Bates s’occupe de remonter Houston qui a perdu connaissance dans la chute. Là, trois hommes qui ont rejoint la minuscule vire du camp 7 surplombant le vide se battent contre les rafales pour installer les deux tentes qui restent : une mono et une bi-place où il faudra bien s’entasser à huit. « Nous travaillons avec acharnement à creuser la glace. Une terrasse raboteuse prend forme. C’est comme si nous étions derrière un avion roulant dans la neige, dans l’air chassé par les hélices, au milieu de volées de particules piquantes ». A une cinquantaine de mètres, un autre homme aide Schoening à soulager l’assurance qui retient encore Art Gilkey. Le malade est en sûreté et bien emmitouflé dans sa toile de tente. Il sera difficile à transporter dans la pente. Pour l’aider à traverser jusqu’à la plate-forme, les hommes de Houston doivent finir de panser leurs plaies. Ils doivent aussi achever d’installer le camp et retrouver assez d’énergie au bout de leurs membres.

Pendant qu’ils piochent à façonner la plate-forme, des cris leur parviennent de l’escarpement rocheux. Entre deux râles d’Eole, Art les accompagne de ses encouragements et les rassure sur son sort. Il a sans doute fallu plusieurs dizaines de minutes à l’expédition pour retrouver ses esprits. Quatre hommes encore brisés s’élancent finalement à sa rencontre dans cette banquise verticale. Et ce qu’ils découvrent dans le couloir fini de les anéantir : il n’y a là plus aucune trace de leur compagnon. Ni piolet, ni corde, ni âme. « Comme si Dieu l’avait balayé, d’un revers de main ». Sur la pente où a manifestement glissé une avalanche, une cicatrice témoigne du drame silencieux de leur compagnon : une simple rigole finissant dans les abysses signe d’un trait net sa dégringolade fatale…

Dans le bivouac où ils s’entassent le soir pour récupérer, les sept naufragés font piteuses figures. Quatre hommes ont pris place sous la plus grande toile, le dos à la pente de glace, les pieds suspendus sans appuis au dessus du vide « sur ce tiers de tente qui s’enfle comme un ventre ». Houston est le plus choqué : sa poitrine est douloureuse, il a été commotionné en rebondissant sur la paroi et une hémorragie interne le prive de la vision de l’œil droit. Les mêmes questions l’obsèdent toute la nuit, par sursauts angoissants : « Où sommes nous ? Comment va Art ? Où sont les autres ? ». Molenaar a tassé son corps à un bout de la tente : il a une entaille profonde à la cuisse gauche et une côté brisée qui le fait souffrir et gêne sa respiration. Bell s’est placé à l’autre extrémité. Il a les mains et les pieds profondément gelés, marbrés de tâches et de cloques qui font redouter une nécrose des tissus. Bates va bien, du moins physiquement. Le vent est tombé. Dans la tente à côté, les trois autres équipiers, tous indemnes, retrouvent la force de bénir la détermination de Schoening qui a pu retenir seul au bout de ses doigts gelés, à une altitude de 7.600 mètres où les forces sont diminuées de moitié, une charge virevoltante et désordonnée de près de 400 kg de chair.

Dans l’air humide et froid du matin, l’expédition se réveille sous un ciel obstinément gris comme après une fête mal arrosée. Il faut oublier le corps endolori et l’esprit saccagé pour rejoindre le camp 6 où un équipement plus adapté permettra de survivre et de reprendre des forces pour descendre au camp de base.

C’est peut dire que le parcours est risqué : un vrai champs de mine vertical où un crampon malencontreux risque de balayer tous les occupants de la pente. « C’est comme descendre un toit de cinq cent mètres de long dont la plupart des ardoises serait couvertes de neige et de glace », explique un alpiniste. L’exposition - c’est à dire le niveau d’engagement personnel dans la verticale par rapport à l’emplacement possible des points d’assurance - est si importante que l’erreur d’un seul pourrait être fatale au groupe entier. Dans l’état où ils sont, à bout de force, les hommes de Houston devront pourtant tirer le maximum de leur concentration. « Il ne faut pas glisser… personne », lâche simplement Bates avant la descente. Aucun n’a envi d’oublier cette consigne. Mais le fatalisme prend le dessus à mesure que les difficultés se succèdent. « Ici dans le Maelström intégral de vent et de neige tourbillonnantes, nous devons enlever nos crampons pour descendre les rochers lisses et inclinés », déplore un grimpeur. « La neige pulvérulente qui matelasse les dalles ne tient pas et la progression sur cette surface douteuse use les nerfs les plus solides », examine un autre. « Nous avons le sentiment que le contrôle nous échappe », alerte un troisième. « Nous sommes au bout de notre rouleau », fini Bates, impuissant. La dégradation de l’état de Bell, l’athlète du groupe, fini d’achever le moral des hommes.

Il faut pourtant poursuivre. Quand on conquiert une montagne, l’important n’est pas seulement de vaincre son objectif mais d’en redescendre vivant pour le raconter. Les hommes de Houston qui sont alors parvenu au point le plus haut de la planète, luttent maintenant pour leur postface. Vingt ans plus tôt, Mallory n’a pas eu cette occasion et sa possible victoire sur le toit du monde à des centaines de kilomètres du K2 est un mystère insupportable pour ses proches.

Dans les années folles de l’Angleterre coloniale qui résumait alors le monde au nombre de ses comptoirs, la quête du jeune dandy lettré incarnait l’obsession naissante de son pays pour ce territoire ultime. Trois expéditions pionnières lui avaient acquis le titre d’Homme de l’Everest. Mais à 38 ans, l’élégant alpiniste rêvait de narrer un exploit d’envergure dans les salons mondains de la haute société qu’il fréquente. Le 8 juin 1924, il ouvre donc une trace rapide vers le sommet avec son compagnon Irvine. Depuis le camp de base, on aperçoit la silhouette des deux hommes dans une trouée de nuage au dessus du camp 6, probablement vers 8500 mètres d’altitude. Il est 12h50. Dans l’après midi, une tempête se déchaîne mais le beau temps qui revient en soirée fait place à une nuit de pleine lune. Au camp de base, c’est l’attente. On ne reverra jamais les deux hommes.

Sont-ils parvenus au sommet avec leur cordelette de coton et leurs vestes en tweed, vingt neuf ans avant Hillary et Tensing ? Comme tout le monde, l’équipe de Houston se pose la question. Jusqu’à ce premier jour de mai 1999 : quand Conrad Anker aperçoit devant lui une tâche étrange de la blancheur d’une statue grecque rompant avec le décor austère des pentes sommitales de l’Everest, il sait qu’il vient de bousculer une page de l’histoire alpine. L’homme que découvre l’alpiniste américain à 8100 mètres d’altitude sur cette pente douce servant de cimetière sans croix aux malheureux tombés de l’arrête nord-est, a les traits d’un corps ancien, saisi par le froid dans la position de ses dernières souffrances. Avec ses compagnons de la Mallory and Irvine Research Expédition, Conrad peut lire dans cette momie comme sur un instantané : l’homme gît sur le ventre crispé dans un ultime effort pour arrêter sa chute, les doigts nus enfoncés dans le sol gelé. Un morceau de corde tressé rompue à quelques mètres est encore noué à sa taille. Son cou retient péniblement quelques vieux lambeaux de laine, de coton et de soie arrachés par la violence des vents stratosphériques. A son pied droit, une chaussure cloutée comme en portaient les alpinistes-aventuriers d’avant-guerre. A cette altitude, Conrad ne connaît que deux propriétaires possibles : Andrew « sandy » Irvine et Georges Herbert Leigh Mallory, partis à l’assaut du toit du monde en 1924.

Sont-ils parvenus au sommet de la montagne la plus haute de la planète ? La question a passionné des générations d’alpinistes, enflammé mille débats sceptiques, piqué l’imagination de dizaines de Sherlock Holmes en herbe. Ce 1er mai sous un soleil radieux, la plus grande énigme de l’histoire de la montagne pèsent sur l’équipe d’archéologues des cimes agenouillée autour du corps de la momie. Avec une minutie policière, les hommes scrutent le moindre indice. Une étiquette au col de sa chemise marquée « G. Mallory » lève les derniers doutes sur l’identité de l’homme. Dans les poches intactes de sa veste en tweed, ils retrouvent un canif, un altimètre brisé, une boîte d’allumettes, des petits ciseaux, une lanière de cuir, un crayon, la paire de mitaines qu’il a quitté, quelques tablettes de bœuf séché, une lettre de sa femme Ruth et sa paire de lunette. Dans la poche de son pantalon, Mallory avait glissé sa montre, les aiguilles figées sur 1h40. L’heure de la chute ? Mais alors la nuit, après avoir atteint le sommet ? Ou le jour, peu après qu’ils eurent été aperçus dans la trouée « se déplaçant rapidement avec des gestes délibérés vers le sommet » ?

Conrad échafaude une hypothèse. Partis après le lever du soleil (ce qui expliquerait pourquoi Mallory a oublié sa lampe torche), les deux alpinistes ont commencé une ascension difficile barrée par trois ressauts. « Je suis convaincu qu’ils ont franchis le premier ressaut, explique-t-il dans son carnet de voyage. Mais ils se sont ensuite trouvé confronté à une difficile traversée. Epuisés par les journées précédentes, ils ont réalisé qu’ils n’arriveraient pas au sommet. Ils ont fait demi-tour et c’est alors que la tempête de neige s’est abattue sur eux. La neige fraîche aura recouvert leur trace et Mallory sera descendu trop bas sur un passage de dalles inclinées et instables »[2]. La nuit les aura surpris (les lunettes de Mallory sont dans sa poche) rendant la descente particulièrement dangereuse. L’un des hommes aura chuté, entraînant l’autre.

Pourtant, en l’absence de l’appareil photo emporté par Mallory, un Vestpocket dont Kodak assure qu’il pourrait en tirer des épreuves, l’incertitude plane toujours. Clare Wilkinson, née Clare Leigh Mallory a récemment redonné tous son poids au mystère. Elle avait 8 ans quand son père a disparu. Devant les objets ramenés par Conrad, elle n’a pu retenir sa surprise : « Il manque la photo de ma mère qu’il avait dit vouloir laisser au sommet ». D’un revers littéraire, Edmund Hillary a balayé le problème : « Mallory est peut-être le premier vainqueur de l’Everest, mais je suis celui qui en est revenu vivant le premier ».

Tel est l’esprit qui règne à cette époque de conquête : déflorer, autant pour conquérir les livres d’histoire que pour les commenter. Pas après pas, l’expédition Houston s’acharne donc à sauver sa fuite en dépit de sa lassitude. Elle est maintenant parvenue au camp 6 grâce aux cordes fixes qui ont été installées pour son éventuel repli. Ces cordes agissent comme des fils d’Ariane dans la vie des alpinistes des hautes cimes. Elles sont arrimées par les premiers aux carrefours et passages clés pour faciliter la progression des grimpeurs et leur servir de repère dans la tourmente. Mais d’autres sont passé avant. Dans la cheminée House où la verticale ne laisse aucune chance d’atterrir vivant, Houston, maintenant rétabli, hésite entre les cordes, anciennes et nouvelles, qui pendent bien embrouillées. Les premiers arrivés découvrent un camp ravagé par la tempête : les deux tentes sont remplies de neige ; l’une, crevée par la chute d’une pierre, s’est même rempli jusqu’au faîte. Les matelas pneumatiques qui permettent de s’isoler du froid, sont heureusement intacts. Plus bas, jusqu’à 7000 mètres d’altitude où volent les choucas à la forme de corbeaux d’un mètre d’envergure, les camps sont systématiquement bombardés par ces volatiles dont même le caoutchouc n’échappe pas à la voracité. L’air paraît plus riche. « Du camp 8 nous avons descendu l’équivalent de cinq tours Eiffel, et cette partie de montagne nous semble si absurdement loin ! », confie Bates à son carnet.

Comme une vulgaire effrontée, la tempête est tombée alors que les hommes parviennent aux sections les plus faciles. Elles ne sont pas les moins redoutables. « Et voici le dernier adieux de la montagne, raconte Bates : à l’instant précis où Schoening, Bell et Houston, quittant la pente principale, vont entrer dans un couloir où ils seront à l’abri, tout là-haut un bloc se détache, dévale la pente à tout vitesse en bruyants ricochets, et passe en sifflant à quelques centimètres de leur tête ».

Les retrouvailles avec le camp de base baignent de chaleur. Pas seulement celle du réchaud qui ronfle sur les pieds gelés. Le premier rayon de soleil a poussé les hommes hors des tentes tandis que des gaillards Hunzas en larmes, et des paquets de lettres de parents ou d’amis, vieilles souvent de plusieurs semaines, saluent le retour des conquérants. Le contraste est presque trop fort. Au pied du K2 maintenant, dans un amas de pierres amoncelées, il reste le souvenir de celui qui manque : le monument Gilkey. En arrivant par le sud au confluent des glaciers Savoia et Godwin Austen, on ne peut pas le rater. C’est un grand cairn de trois mètres de hauteur qui offre de loin le reflet de ses plaques commémoratives aux conquérants. Chacune renferme l’âme des pionniers et des morts devant l’effroyable montagne. On est prévenu du pire quand on arrive au pied du K2...


 

[1] K2, montagne sans pitié par Charles Houston et Robert H. Bates – Arthaud 1954, collection Sempervivum

[2]  A la recherche des fantômes de l’Everest par Conrad Anker et David Roberts – Editions Glénat