Tragédies au K2 Bivouac à 8000

Ce 30 juillet 1954 deux minuscules points noirs cheminent sur la gigantesque paroi de glace que domine le sommet du K2, le deuxième point culminant de la planète. Suffoquant à chaque pas, les deux hommes dessinent avec peine un parcours de funambule dans la pente enneigée. Ils se sont jurés de vaincre l’apesanteur pour hisser avant la nuit les 20 kg de métal gonflé d’oxygène qui aideront leur compagnon à réussir l’assaut final. Mais maintenant que l’ombre recouvre la montagne, l’angoisse s’immisce entre les deux hommes gelés. Aucune trace du camp qu’ils avaient prévu d’installer vers 8000. « Lino ! Achille ! Où êtes-vous ? Répondez ! ». Un silence effrayant s’est installé. Les deux éclaireurs auraient-ils changé leurs plans ? Peut-être ont-ils jugé préférable de pousser plus haut le camp pour gagner quelques précieuses marches vers le sommet. La lumière du jour s’enfuit derrière les hautes crêtes. Les voilà maintenant piégés dans un monstrueux couloir raide haut de plusieurs centaines de mètres, sans lampe pour avancer, sans eau pour desserrer l’étaux qui s’est formé dans leur gosier, sans vivres pour puiser un peu d’énergie, et sans protection pour affronter la terrible nuit qui s’annonce.

Chacun connaît pourtant l’importance de cette ascension pour ne pas risquer une improvisation à quelques longueurs du sommet. La couronne britannique vient de remporter l’Everest. Poser le drapeau vert et rouge de la jeune république transalpine sur la seconde marche du podium himalayen, à la barbe des américains qui le convoitent aussi, c’est pour l’expédition une « obsession d’utilité publique » destinée à graver au fer rouge de l’histoire le courage et la détermination du peuple italien.

La péninsule nourri depuis longtemps une étrange affection pour cette montagne géante qui toisent ses Dolomites. Dès 1909, Louis Amédée de Savoie, duc des Abruzzes, s'est rendu à ses pieds avec trois cent soixante porteurs et près de treize tonnes de matériel. C’est un aventurier de premier rang qui s’est déjà gelé les doigts du côté du pôle nord en 1899. Il aime le froid. Les mauvaises langues de l’aristocratie laissent entendre que c’est pour calmer ses ardeurs. Au K2 que les italiens ont baptisé Kappadue, plus doux et chantant que sa cassante appellation géographique, il ne lui manque pas d’entrain en effet. Accompagné d’une cohorte de scientifiques et de guides de Courmayeur, il reconnaît la voie d'ascension la plus logique : l'éperon sud-est, connu depuis sous le nom d'arête des Abruzzes qu’il gravi jusqu’à 6700 mètres avant de battre prudemment retraite. La neige qui s’est accumulée depuis des semaines rend l’ascension terriblement aventureuse. Quelques jours plus tard d’ailleurs, une gigantesque avalanche soufflant sa charge de neige et de glace jusqu’aux pentes environnantes, lui donnera raison. C’est toute la face du Kappadue qui vient de s’effondrer dans un énorme fracas 3000 mètres en dessous. Dans ses bagages, avec les premiers clichés de la montagne du photographe Vittorio Sella, le duc ramène une certitude : « Il ne saurait y avoir d’espoir de mener à bien une si longue et si formidable ascension lorsque dès les soubassements on rencontre de telles difficultés. Le K2 est inaccessible ».

C’est avec ce verdict cassant à l’esprit, qu’Ardito Desio se joint en 1929 à la nouvelle expédition qu’Aymon de Savoie-Aoste, duc de Spolète, a décidé d’entreprendre sur les traces de son oncle pour combler quelques lacunes scientifiques. Le jeune universitaire milanais qui conduira plus tard l’expédition victorieuse, découvre une terre dont les dimensions de géant forcent aux défis. Vu d’avion, la chaîne du Karakoram où loge le K2, apparaît comme une interminable succession d’ombres portées : quatre cent quatre vingt kilomètres de schistes, de calcaires, de gneiss et de granits gonflés par le soulèvement ininterrompu depuis le tertiaire des fosses marines de l’ancienne mer de Thétis. Des glaciers parmi les plus imposants de la planète (leur surface est cinq fois plus étendues que ceux du Népal) dont certains s’étirent sur plus de 70 km. Des hauts sommets par centaines, dont une soixantaine de plus de 7500 mètres… Quand l’expédition du duc de Spolène flanquée de ses sept cent porteurs découvre un jour de mauvais temps le cône presque parfait du K2, le jeune Ardito tombe sous le charme : « Une gigantesque pyramide de glace et de roche apparaissait dans une déchirure de la brume, comme si elle était suspendue aux nuages. Un panache blanc de tourmente s'élevait de la cime comme un drapeau au vent ».  Depuis, il jure d’y planter le sien, pour sa patrie.

En ces années de gloires alpines, tandis que le premier 8000, l’Annapurna, est tombé aux mains des Français, que la couronne britannique s’est offert l'Everest et que les Américains échouent pour la deuxième fois au K2, Ardito Desio, à cinquante-six ans, sent son rêve tricolore à portée de main. C’est maintenant un professeur renommé, titulaire d’une chaire de géologie à l’université de Milan, à qui ne manque ni les succès scientifiques appuyés par de multiples reconnaissances alpines en Inde et au Pakistan, ni les soutiens politiques. Quand en 1953, il obtient une permission, limitée, pour reconnaître une fois de plus les flancs de « sa » montagne avec Ricardo Cassin de Lecco, l’un des plus grands alpinistes du moment après sa splendide première de 1938 dans la face nord des Grandes Jorasses, toute l’Italie se presse derrière ce petit homme cassant que soutient personnellement le premier ministre De Gasperi. Dans le Corriere della sera du 6 octobre 1953, l'écrivain alpiniste Dino Buzzati rend ainsi hommage au territoire de l’oxygène rare, ce « monde terrible et sauvage où il y a de la gloire disponible pour tous ». Et il poursuit : « Aujourd'hui, ce sont les Français à l'Annapurna ou au Fitzroy, les Anglais à l'Everest, les Allemands au Nanga Parbat, qui font parler d'eux. Maintenant, c’est à notre tour, nous, les Italiens."

Après l’échec des américains cette année là, toute la machine diplomatique italienne se met donc en branle pour décrocher le précieux Sésame. Et à l'automne, le premier ministre pakistanais, Mohammed Ali, écrit à son homologue De Gasperi pour lui annoncer que le permis pour le K2 est accordé. Pendant l'hiver, Ardito Desio organise son expédition en véritable chef de guerre. Il ne dirige pas, il commande ; il n’anticipe pas, il prévoit et assigne des objectifs pour lesquels il demande « le don total de chacun aux exigences de l’expédition »… La question a pris un tour patriotique : « L’honneur de l’Italie est entre vos mains », écrit-il solennellement à ses hommes. Fin stratège et organisateur avisé, il réuni en quelques semaines la centaine de millions de lires nécessaires (un peu plus d’un million d’euros actuel) auprès du comité olympique, du conseil de recherche et du club alpin italien qui a organisé une collecte dans tout le pays, examine statistiquement la période la plus favorable à l’assaut, écarte Ricardo Cassin qui conteste ses choix tactiques (amer, il déplorera le choix des alpinistes « bien trop basé sur des tests et des chiffres »), et sélectionne onze grimpeurs parmi la cinquantaine de candidats talentueux qu’offre la république transalpine, qu’il envoi s’entraîner et tester le matériel dans les Alpes sur un vaste plateau d’altitude dominé par le mont Rose, le plateau Rosa. Difficile pour eux d’imaginer les conditions extrêmes qu’ils devront affronter à une altitude 4000 mètres supérieures. Aucun n’a d’expérience de ces territoires redoutés. Mais tous ont lu avec crainte le témoignage rapporté par Hermann Buhl au retour du Nanga Parbat : agrippé à la crête au dernier camps, ses hallucinations avaient pris des formes humaines qui l’attiraient vers le précipice. Desio a donc décidé d’estimer les capacités de commandement et la détermination de chacun de ses hommes pour ne pas risquer de compromettre la réussite de son projet par la défaillance d’un seul chef de meute : tour à tour, les alpinistes vont tester toutes les situations, imaginer les pires scénarios, se projeter sur cette étroite arête des Abruzzes pour y installer leur camp dans la tempête, résister à la pression psychologique de contretemps… Il y a là tous le gratin de l’alpinisme d’après-guerre encadré par l’armée italienne : Gino Soldà, le vétéran du groupe (47 ans) qui a été à la pointe de l’escalade extrême dans les années trente ; Achille Compagnoni, le protégé de Desio, un des guide les plus actifs du val d’Aoste ; L’ingénieur chimiste Pino Gallotti qui porte à son actif quelques grandes ascensions dans le Mont-Blanc et les Alpes centrales ; Lino Lacedelli, un « dolomiste » doué qui a ouvert la voie mythique de la Cime Scotoni ; et un certain Walter Bonatti, benjamin de l’équipe (il n’a que 24 ans) qui aligne déjà un étonnant palmarès sportif (la face est du Grand Capucin, la première hivernale de l’arête de Furggen au Cervin…).

Contrairement aux expéditions de 1938 et de 1953 conduites avec une sobriété de moyens par l'Américain Charles Houston, Desio, lui, mène croisade. Fin mars 1954, quatre cent caisses de bagages où s'empilent quelque 200 cylindres d'oxygène, des vivres, des montagnes de chaussures et de bottes en peau de renne, embarquent au port de Gênes à bord de l’Asia. Un mois plus tard, les 16 tonnes de matériel sont à Rawalpindi. Il faut recruter sur place cinq cent porteurs pour déplacer l’énorme charge au pied de la montagne et encore cent cinquante de plus pour acheminer la farine et bois nécessaire à la fabrication quotidienne des « chapati », des galettes grillées constituant l’unique nourriture de la longue colonne (elle en consomme un demi tonne par jour). Pour faciliter cette étape, Desio a bien pensé à héliporter son chargement jusqu’au camp de base. Mais les appareils que conçoit Sikorski à l’époque ne sont pas prêt à un tel défi technologique. C’est donc pied nu dans la neige de printemps qui s’attarde sur les bords du long glacier Godwin-Austen, que les porteurs atteignent le camp de base.

Ce 15 mai, les préparatifs du plateau Rosa font merveille. En quelques heures, c’est un véritable village qui prend forme au pied de la forteresse de glace. La Madone bénie par le cardinal de Milan trouve sa place dans une niche de glace. On empile vivres et matériel comme pour mener un long siège. Il y a là de quoi tenir huit mois, le temps d’épuiser toutes les chances de vaincre le Kappadue. En Italie, une équipe de relève se tient même prête à venir relayer les troupes si nécessaire.

Les premiers camps d'altitude sont installés sous la direction de Gino Solda et d’Achille Campagnoni désignés pour conduire deux groupes de progression. Leur autorité est incontestable : ce sont les plus anciens de l’expédition, et ils représentent chacun une des deux régions phares de l’alpinisme italien, le Val d’Aoste et les Dolomites. Ardito Desio a prévu de leur faire installer sur le parcours du sommet, trois camps destinés à être habités : le deuxième, le cinquième et le huitième. Les autres seront des camps de passage, de sécurité et de stockage. Le professeur a eu le temps d’étudier la question depuis 1929. Les pentes abruptes du K2 qu’il a repéré sous tous leurs profils (elles font rarement moins de 60 degrés ?) offrent peu d’horizontales pour planter les tentes. Les précédentes expéditions l’ont confirmé. Quelques spirales effectuées autour de la montagne avant de se poser à Skardu quelques semaines avant, ont levé les derniers doutes.

Desio ne veut perdre aucun homme dans cette phase purement logistique. Ils doivent pouvoir s’échapper de la montagne avec un maximum de chance de s’en tirer, même isolés en pleine tempête comme les américains un an avant eux. Il a donc décidé d’installer des mains courantes en cordes fixes sur près de 4000 mètres de cheminement. Ce fil d’Ariane permettra de sécuriser la routine des alpinistes qui vont être obligé à de nombreux aller-retour pour acheminer les vivres et le matériel vers les camps d’altitude. Quand c’est possible, des treuils permettent même d'approvisionner directement les camps en évitant des passages difficiles.

Le 22 juin pourtant, la mécanique se grippe : le temps est froid avec des pointes à –20° et la physionomie du K2 a changé. Le mauvais temps a chargé la montagne d’un mètre de neige fraîche. Là haut, Campagnoni a réussi à installer le camp 4 (avec Rey) et s’y cramponne pendant que Guido Pagani, le médecin de l’expédition, et Mario Puchoz qui se sent mal, redescendre au camp 3. Bloqué par la tempête, il s’éteint à 6095 mètres d’altitude (camp 2), « victime d’une pneumonie » (en fait un oedème pulmonaire), diagnostiquera, impuissant, le médecin de l’expédition secoué par les sanglots.

Comme les américains l’année précédente, l’expédition va devoir poursuivre avec le voile de la mort. Dans la tempête qui se déchaîne, les hommes accusent le coup. « On eût dit que les éléments eux-mêmes voulaient participer à notre deuil », racontera plus tard Ardito Desio. Le 27 juin au matin, tels des moines en procession, un cortège accompagne la dépouille au pied du mémorial Gilkey consacré l'année précédente. Aujourd’hui encore, brillant comme un phare aux heures chaudes, un couvercle de tôle gravé en guise d’épitaphe parmi les dizaines de plaques commémoratives qui s’entassent sur ce monument hétéroclite, fait encore résonner au camp de base l’émotion qui submergea les compagnons de Puchoz. D’habitude peu enclin au lyrisme, Desio que les hommes de l’expédition surnommeront le « Ducetto » (petit chef), laisse parler son émotion : « L’air était calme ce jour là et les cimes alentour, avec leur panaches de nuages, paraissaient plus solennelles, comme des autels gigantesques enveloppés dans les fumées de l’encens, sous la voûte du ciel qui se creusait sur le temple démesuré de la nature ».

 

L'expédition pleure mais ne cède pas et le ballet des alpinistes reprend le lendemain. Sur l’arête des Abruzzes fin juillet, huit camps d'altitude s'égrènent jusqu’à 1000 mètres sous le sommet. C'est dans le dernier d’entre eux à 7627 mètres que va se dénouer le dernier acte tragique de la victoire au soir du 29 juillet. Blottis tous les quatre à l’abri du gel qui mord leur toile de tente, Achille Compagnoni qu'un ordre du jour désigne comme leader de la cordée d'assaut, Lino Lacedelli toujours discret,  Pino Gallotti qui se remet d’une chute mémorable qui a du « faire une peur de tous les diable à mon ange-gardien », et Walter Bonatti, fatigué mais impatient, discutent de la stratégie d’attaque. Au terme d’une journée de conquête harassante, les deux premiers n’ont gravi que 100 mètres dans le mur de glace qui surplombe le camp 8 et sont redescendus sans avoir pu installer le dernier camp sous le sommet. A cause du mauvais temps qui poursuit l’expédition depuis quarante jours, l’oxygène qui devait aider les hommes dans ces passages extrêmes (il permet au corps de se comporter à 8000 mètres comme s’il était 2000 mètres plus bas) n’a pu être acheminé. Chaque cylindre du précieux gaz est un fardeau de plus de 6 kg qui fait l’effet de semelles de plomb à cette altitude. L’équipe a donc décidé de conserver le peu de bouteilles qu’elle a monté pour donner toute sa chance à l’assaut final. Mais la charge est restée plus bas. Partis tôt le matin pour équiper le camp 8 avec Bonatti et Gallotti, Erich Abram et Ubaldo Rey ont craqué en chemin et abandonné leur fret d’oxygène à mi-pente avant de redescendre.

Sous le ciel piqueté d’étoile, les quatre hommes arrêtent donc les plans du lendemain : Bonatti et Gallotti descendront tôt le matin récupérer les bouteilles qui stationnent deux cents mètres plus bas. Pendant ce temps, Lacedelli et Compagnoni iront installer le camp 9 en s’aidant cette fois des cordes fixes posées la veille sur des broches très sûres que le gel a littéralement fusionné avec la montagne. Pour la première équipe, la journée sera longue : chargés de 19 kg chacun, ils devront remonter au camp 8, puis avaler encore cinq cents mètres de dénivelé (Bonatti en fera en réalité plus de 700 !) pour rejoindre avant la nuit le camp 9, que Lacedelli et Compagnoni établiront plus bas que prévu pour que leurs porteurs d'oxygène aient toute les chances d'arriver. Le physique de l’équipe est inégal. Lacedelli et Bonatti sont en forme, dopés par la certitude d’une victoire proche. Compagnoni semble épuisé. Gallotti enfin se plaint du froid qui lui cause une vive douleur au pied gauche. Il lui faut une demi-heure le lendemain matin pour chausser ses bottes et encore une heure et demi pour achever les préparatifs sur un rythme quasi-reptilien. Sous le ciel limpide de ce matin calme du 30 juillet, Bonatti lui, savoure le décor. « Plus bas que nous maintenant, trône le Skyang Kangri dont la superbe cime de 7544 mètres fut manquée par malchance par l’expédition du duc des Abruzzes en 1909. Vu d’ici avec ses trois énormes gradins qui en dessinent la masse, il fait penser à un majestueux escalier montant vers le ciel ».

A huit heures, les deux cordées se séparent. Comme prévu, les hommes de tête remontent le couloir de glace, récupèrent les charges laissées la veille et poursuivent vers le couloir raide qui entaille la paroi rocheuse supportant la calotte de glace sommitale. Mais parvenu sous les séracs où a été prévu le bivouac, ils décident de pousser plus haut à gauche vers une barre rocheuse cuirassée de verglas après une série de plaques difficiles. « L’endroit était trop menaçant pour passer la nuit », justifieront-ils. C’est donc à cette altitude de 8050 mètres, sur un replat exigu situé deux cents mètres au dessus du point de jonction décidé la veille, que les deux hommes achèvent de monter leur petite tente orange.

A la même heure, Bonatti et Gallotti ont rejoint le camp 8 avec la précieuse cargaison. Erich Abram est avec eux. Avec une rare détermination, il est remonté finir son travail avec deux porteurs Hunzas, Isakhan et Mahdi. La petite troupe qui se réchauffe autour d’un bouillon et de quelques biscuits dans la lumière chaude de l’après-midi, fait peine à voir. L’ascension a été terrible pour Gallotti. Dans la neige abondante et farineuse qui enfonçait jusqu’à la ceinture, il est resté souvent à l’arrêt, le visage enfoui comme incapable de réagir, trouvant pourtant très au fond de lui « la volonté et l’énergie d’avancer, d’un mètre au besoin, pour retomber bientôt à genoux dans la neige épaisse. Gonflé et défiguré par l’effort, son visage est impressionnant », note Bonatti. Abram semble pour sa part avoir donné tout ce qu’il avait pour vaincre l’étape et ses pieds souffrent du gel. Isakhan, fiévreux, rempli de ses gémissements le silence qui entoure maintenant le petit groupe à l’instant de décider comment poursuivre. Reste Madhi, un robuste gaillard, « le seul de son peuple à pouvoir égaler les meilleurs Sherpas du Népal », juge Bonatti. C’est donc avec lui qu’il s’engage finalement dans le mur de glace après une longue halte qui a engourdi les muscles. Il est 15 heure 30 et il ne reste pas plus de quatre heures de jour aux deux hommes pour rejoindre leur prochain abri. Tout juste assez de temps.

La suite, c’est Walter qui l’a raconte sept ans plus tard dans un livre devenu culte, A mes montagnes, qui va exorciser le cauchemar et la trahison dont, crie-t-il, il fut victime. Après une heure d’escalade, la cordée débouche sur la pente au dessus du mur. La trace de leur compagnon est bien visible. Elle suit logiquement l’arrête jusqu’aux sérac sous la cime où ils doivent se retrouver sur le léger replat de l’arrête enneigée qui sépare les deux versants du K2 à environ 7950 mètres d’altitude. Mais le jeune Walter est inquiet : juste avant le dernier ressaut, le pointillé semble obliquer vers la gauche, disparaître, puis reprendre beaucoup plus haut « vers une zone abrupte d’affleurements rocheux » avant de disparaître à nouveau au pied d’un gros rocher. Lacedelli et Campagnoni doivent être là. Mais pourquoi si haut, visiblement très au dessus de l’endroit choisi la veille ? Chaque pas vers le gros rocher retourne la question dans l’esprit du jeune Walter. Il appelle. « Lino ! Achille ! Où êtes-vous ? Où avez-vous planté la tente ? » « Suivez nos traces », lance un des hommes plus haut d’une voix calme montrant qu’il entend parfaitement. La réponse balaye un moment les craintes de Bonatti. La montagne est avare de mots. L’effort concentre sur l’essentiel et le dialogue se résume souvent à des directives auxquels les alpinistes ont appris à faire aveuglement confiance. Pourtant, les soupçons du jeune homme reprennent un peu de vigueur à mesure que se rapproche le gros rocher. Difficile d’imaginer une tente derrière. Où peuvent alors se cacher ses compagnons ? Dans l’ombre du crépuscule qui s’est maintenant posée sur la montagne, un regard inquiet balaye le panorama. « La montagne est devenue étrangère et hostile et nous nous sentons immensément fragile, raconte Bonatti. Je n’ai jamais perçu avec une telle intensité la force du K2 et de tout cet Himalaya qui m’entoure. Depuis une vingtaine de jours je vis dans la zone de la mort, mais c’est seulement maintenant que l’ivresse des 8000 mètres est en train de s’emparer de moi. Je crois que j’ai peur ».

A l’angoisse de la solitude s’ajoute la fatigue. Dans la pente raide où ils se sont engagés, les deux hommes ne peuvent maintenant plus se reposer. Impossible de s’abandonner dans la neige, encore moins se plier en deux pour soulager les reins et les épaules qui brûlent sous l’écrasant fardeau. L’équilibre est trop instable et ils progressent inconfortablement en travers de la pente, à moitié déhanché. Parfois, la souffrance est telle qu’elle arrache aux hommes quelques grimaces solitaires. Depuis une heure, Bonatti a renouvelé plusieurs fois ses appels pour déloger ses compagnons de leur refuge. Mais tout se tait. Le vent qui se lève éparpille peut-être les mots. Le gros rocher désormais tout proche est maintenant le seul objectif qui tire les deux hommes vers le haut malgré le crépuscule qui s’assombri.

Avec la nuit, s’abat le verdict : il n’y a là aucune tente. Alors la colère explose à la face du vide : « Lino ! Achille ! Répondez espèces de salauds ! Répondez ! Vous ne pouvez pas ne pas nous entendre ! Montrez-vous bandits ! Aidez-nous ! Je vous maudis ! Je vous dénoncerai, salauds ! ». Pendant combien de temps hurle ainsi Bonatti ? Presque machinalement depuis qu’il jure devant l’évidente trahison de ses compagnons, comme pour exorciser la peur qui l’étreint au ventre, il frappe la glace à grands coups de piolets. A la fin, enfin calmé, il a taillé une plate-forme de la taille d’un berceau pour accueillir leur bivouac forcé. Leur lampe torche est en panne. Impossible à la seule lueur des étoiles de faire un pas de plus dans la pente sans risquer une dangereuse glissade dans l’alignement du glacier Godwin Austen 3000 mètres plus bas. A côté, Mahdi s’agite et gémit. Il ne peut pas croire à cette solution désespérée. « Et voici que l’incroyable se produit, dénoncera plus tard Bonatti. Dans le profond silence, sur la dorsale qui s’achève sous une bande de roches rouges, un peu plus haut que nous, une lumière s’allume ». Le jeune Walter jure alors d’entendre très distinctement la conversation qui s’engage. C’est Lacedelli qui parle : « Vous avez l’oxygène ? » « Oui ! » « Alors laissez le là et redescendez ! » « C’est impossible. Tout seul je peux me débrouiller mais Mahdi n’en peut plus. Il a perdu la tête ! » « En arrière ! Laisse les appareils et fait demi-tour ». Puis le silence et l’obscurité retombe. A l’angoisse succède le désespoir. Bonatti sent là que « quelque chose de terrible se grave dans son esprit, comme marqué au fer rouge ».

Dans la version officielle de la conquête publiée quelques mois plus tard, Lino Lacedelli ne nie pas la conversation. « Dans l’obscurité, nous entendons des cris. Nous sortons aussitôt de la tente. Ni Bonatti, ni Mahdi ne sont visibles tant l’air s’est assombri. Mais les voix nous parviennent ». Dans le vent qui emporte les paroles dit-il, il croit comprendre que Bonatti est certain de pouvoir s’en tirer. Mais quand il demande refuge pour Mahdi, Lacedelli le dissuade de la dangereuse traversée des plaques de verglas. « En arrière, lui crions-nous alors, en arrière ! Laisse les appareils, ne continue pas ». Il est alors resté là à écouter quelques instants. Du silence il a déduit que ses porteurs d’oxygène l’avaient écouté. « Alors commence cette longue nuit blanche avec l’anxieuse pensée du lendemain », racontent ensuite Compagnoni et Lacedelli recroquevillés dans leur tente à quelques jets de pierre des malheureux naufragés du vide. « On gèle. La gorge brûle, elle commence à s’ulcérer. La soif est impossible à apaiser. Nous nous faisons un potage et puis, à diverses reprises, de la camomille : c’est la boisson qui nous restaure le mieux. Nous sommes couchés sur la tranche, seule façon de tenir à deux dans l’espace exigu. Mais à peine a-t-on emmagasiné un minimum de tiédeur et semble-t-il que l’on va glisser dans le sommeil, qu’un sursaut vous réveille : ce sont les nerfs ».

Que dire de ceux de Bonatti et Mahdi piégés sur leur paroi ! Aucune échappatoire ne leur est plus possible. A leur pied, la masse raide et gelée de cette immense pente de deux cents mètres fuit dans les ténèbres ; sur leurs flancs, la noirceur de l’horizon dessine le même abîme écœurant ; au dessus, bien découpé dans le ciel,

plane l’ombre d’une terrible architecture de glace en surplomb qui n’attend que le hasard pour se détacher. Partout, le mercure a rendu l’âme. Pétrifiés sur ce toboggan meurtrier où s’amoncelle la neige poussé par le vent, les deux hommes commencent à lutter contre un gel atroce qui les paralyse et les secouent parfois de longs frissons. Ils n’ont sur eux que deux paires de bas de laine sous un pantalon en duvet, un gilet, une chemise de flanelle et un chandail sous une parka étanche ; sur la tête un bonnet de peau d’agneau et le capuchon de la veste… Maintenant c’est sûr, il vont devoir se battre contre la mort.

Un long moment s’écoule avant qu’un étrange phénomène ne réveille leur angoisse.

Sur la minuscule banquette où ils sont accroupis, le reflet lumineux des étoiles a pris une forme étrange, comme bousculé par d’imperceptibles tremblements. Ce que redoutait Bonatti est en train de se passer. A plusieurs dizaines de kilomètres dans les vallées profondes du Pakistan, une gifle glacée a pris son élan. A cette altitude où évoluent les avions de ligne, le vent amplifie la sensation de froid et porte les températures négatives au delà du supportable : moins 25 degrés soufflés par 70km/h de blizzard équivalent à des mercures de moins ­60 et au delà. Ici, c’est une trombe chargée de grésil qui s’abat sur les deux alpinistes, à coups répétés. « Creuses Mahdi, creuses ! Creuses vite ! ». Dans la pente, les mains s’agitent frénétiquement pour dégager la neige. En quelques instants, les deux corps parviennent à enfouir la tête dans ce pitoyable refuge. Mais ils peinent quand même à respirer, suffoqués par la force des éléments. Les cristaux de gel s’insinuent partout par le moindre orifice : la bouche, le nez, un entrebâillement du tissus. Impossible de se soustraire à la torture.

Walter a empoigné son piolet. Pour se « réveiller le sang », il frappe à s’en briser les os les parties engourdit de son corps où la friction ne suffit plus à activer la circulation. Pendant des heures, à demi fou d’angoisse et de douleur, voilà les deux malheureux cimentés l’un à l’autre dans l’espoir de soustraire à leur bourreau quelques centimètres carré de leur fragile épiderme. Seule les assaut régulier de rage et de colère parviennent encore à délivrer un peu de chaleur à leur viscères.

Le regard de Mahdi est toujours prostré sur le fantôme de cette lumière aperçu tout à l’heure. De temps à autre, entre deux rafales moins violentes, il vocifère au vent ce que sa langue porte de rage, le gosier brûlé d’avoir déjà tant hurlé. Le gaillard a perdu la raison. Par deux fois déjà, de justesse, Walter l’a arraché au précipice. Ils ne sont bientôt plus que deux bêtes terrorisées qui n’agissent plus que par instinct. « Nous ne savons même plus si c’est pour vivre que nous luttons ou seulement parce que nous continuons à vivre », écrira Bonatti plus tard. L’obscurité égrène ainsi ses interminables secondes jusqu’aux premières lueurs matinales. Le souffle de la montagne s’apaise. Les deux hommes sont encore vivants. Mais hébétés, saisis d’un tremblement ininterrompu, raidis par le gel (Mahdi subira plusieurs amputation aux mains et aux pied) et défigurés par l’angoisse.

Mahdi le premier trouve la force de fuir ce balcon de tous les diables. Quand le soleil passe enfin la crête, son compagnon d’infortune est toujours recroquevillé dans la pente. Il est presque 6 heures. Le K2 vient de démolir Walter, mais il a construit Bonatti.

L’année d’après, le jeune homme fête ses 25 ans dans la déprime. La nation boude sa contribution. Son estime est piétinée, sa confiance trahie. La grande famille de la montagne et ses valeurs de fratrie et d’amitié infaillible vient d’être ramené au rang des dictateurs qui ont bercé ses illusions d’enfant. « Il se fit en moi un long travail qui me conduisit à une véritable crise existentielle ». L’escalade solitaire sera la lumière de ce tunnel et sa nouvelle construction : « Apprendre à se substituer à tous les autres, s’habituer à prendre seul ses décisions, se mesurer à son aune  personnelle, payer sur sa propre peau »…

Le Dru sert en premier de théâtre à cette psychanalyse verticale le 19 août 1955 en offrant à son jeune patient la virginité de son vertigineux pilier sud-ouest. Ballotté par la météo, épuisé par cinq jours d’effort solitaire, démoralisé par les pointillés qui viennent rompre la ligne parfaite qu’il a tracé en rêve dans cette paroi, il découvrira qu’il est aussi attaché à la vie qu’accroché à cette cime quand il franchira en plusieurs pendules (…) le nauséeux abîme qui barre sa progression. Comme il l’avait trouvé dans la colère au K2, il puisera son énergie ultime dans l’espoir de « dénouer sa crise intérieure » et lutter aux limites du possible pour se réconcilier avec lui-même. « J’ai franchi (dans ces pendules) la barrière qui me séparait de mon âme », confiera-t-il à ce pilier qui a pris son nom.

Libérées de son fardeau, Bonatti vit les dix années qui suivent dans l’exaltation. C’est un beau jeune homme bien bâti et à l’appétit vorace qui règle leur compte au « derniers problèmes » alpins et aux plus beaux itinéraires de Chamonix où il s’installe. En 1957, c’est l'éperon Nord-Est du Pilier d'Angle qui cède sous ses coups de butoir. Un an plus tard, il prend sa revanche sur le K2 en abattant d’un trait le Gasherbrum IV (7980m) dans un style privilégiant l’autonomie. Puis chaque année voit sa moisson de première : 1962, la face nord du Pilier d'Angle (4243m dans la Brenva) ; 1963, l’hivernale de l'éperon Walker aux Grandes Jorasses ; 1964, la pointe Whymper (4184m) dans les mêmes Grandes Jorasses… En 1965, Walter Bonatti abandonne l'alpinisme extrême pour se consacrer à l'exploration et à l'aventure.

Onze ans en arrière, les premiers rayons de soleil sortent Compagnoni et Lacedelli de leur tente. Il leur reste encore 500 mètres de dénivelé à parcourir pour graver leur nom dans les livres d’histoire. Les quatre mois passés en altitude ont usé les organismes. Malgré les deux claies d’oxygène chèrement payés que leur ont abandonné Bonatti et Mahdi, il s’élèvent d’à peine 50 mètres par heure. A l’épuisement s’ajoute la lassitude. Chaque nouvelle pente derrière une bosse est un coup de poignard au moral. Chaque pas se mérite en puisant les ressources ultimes. Vers 18 heures finalement, aux termes d’une journée de lutte exténuante, le drapeau tricolore flotte enfin sur la dernière bosse du K2 avant le ciel.

Le lendemain, les cinq alpinistes restés à les attendre au camp 8 ne sont pas de trop pour aider les conquérants à redescendre. Là haut, au milieu des vents d’altitude, les deux hommes se sont attardés à photographier plusieurs bobines (oubliées ensuite !), filmer, contempler, rêver. La nuit les a surpris et le gel est en train de nécroser leurs mains. Campagnoni, qui a laissé échapper une moufle, sera amputé de plusieurs phalanges. Le retour des imprudents tient du miracle. « Risquant le tout pour le tout, nous descendons tout droit », confie Lacedelli pour qui les souvenirs de cette course « se brouillent dans un mélange désordonné de sensations : vide, instabilité, obscurité, lassitude mortelle, soif suppliciante et félicité sans mesure ». Dans les jours qui suivent, Bonatti attend vainement quelques explications à défaut d’excuses.  « Un mot seulement eu suffit : merci ». Au lieu de ça, le silence et la gêne s’installent. Une crevasse se dessine, et avec elle une charge de mystère bien plus pesante que les 20 kg d’oxygène salvateurs s’abat sur l’expédition. Tant de questions sont restés sans réponses après cinquante ans d’investigations, de livres et de procès : pourquoi Campagnoni et Lacedelli ont-ils porté le camp 9 si haut, au delà d’une série de plaques traîtresses, contrairement à ce qui avait été décidé la veille ? Pourquoi ont-ils ignoré la détresse de leur compagnon ? Pourquoi tant de mensonges et de doutes entourent-ils leur témoignage : le vent qui emporte les appels au secours de Bonatti, leur départ aux aurores (Bonatti se trouve encore sur son bivouac à l’heure où ils affirment y récupérer l’oxygène), l’épuisement des bouteilles vers 16 heures alors que leur utilisation jusqu’au sommet est attestée par leurs propres clichés ? Pourquoi la version officielle donnent-elle aveuglement raison à ce récit manifestement bourré de contradictions ? Pourquoi le rôle déterminant de Bonatti et de Madhi a-t-il été ignoré ? Les conquérants ont-ils eu peur de se faire ravir le podium par leur benjamin en meilleure forme ? Ont-ils convenu avec Ardito Desio d’édulcorer la dernière étape pour gonfler l’honneur national de la victoire ? Quelle conspiration s’est finalement noué entre les deux hommes cette fameuse nuit blanche du 30 juillet 1954 ? Et puis cette autre question, terrible, vient à l’esprit : avaient-ils convenu d’un scénario s’ils avaient trouvé Mahdi et Bonatti morts de froid dans leur bivouac ? Certains secrets vale