L’Italie met l’ours des Abruzzes sous surveillance satellite

 

Les scientifiques tentent de convaincre le gouvernement d’élargir la zone de protection destinée à l’ours marsicain dont la population résiduelle est menacée d’extinction

(Article paru dans les Echos, rubrique Science, le 20 octobre 2005)

 

Après une heure d’affût, la voilà qui nous apparaît enfin dans la pénombre du petit matin, emplissant nos jumelles des reflets argentés de son pelage. Avec ses deux oursons, Gemma est l’un des soixante ours brun marsicain (ursus arctos marsicanus) du parc national des Abruzzes, le massif le plus élevé des Apennins (2912 mètres) où fut créé en 1923 l’un des tout premiers espaces protégés de la faune sauvage en Europe. Comme cinq autres de ses congénères, cette femelle porte au cou un émetteur GPS. Une première qui doit aider les scientifiques du parc à sauver cette espèce endémique en sursis.

« Les prélèvement de fourrure nous ont permis d’identifier précisément 53 génotypes, dont une trentaine sont des femelle, explique Aldo Di Benedetto, le directeur du parc. C’est insuffisant. Il faudrait au moins 150 individus pour garantir l’espèce ». Grâce au satellite, son équipe connaît déjà mieux les habitudes de l’ours, ses exigences territoriales et ses comportements reproducteurs. Partant de là, elle espère optimiser le développement de l’espèce. « Le suivi GPS a totalement bouleversé la connaissance théorique que nous avions de l’animal », explique le vétérinaire du parc. En suivant Claudio, un mâle solitaire de 200 kg sur l’écran de son ordinateur, il a par exemple constaté que l’espace vital de l’ours qu’on croyait très restreint était parfois supérieur à 15.000 hectares. « Sous sa démarche tranquille, notre ours est capable de parcourir plusieurs centaines de kilomètres par semaine. C’est trois fois plus que nous l’avions imaginé ».

Le monitoring fourni également aux hommes de Benedetto de précieuses indications sur les habitudes et le régime alimentaire de l’ours. « Quand il se fixe quelques jours ou quelques semaines sur un territoire, c’est qu’il y a trouvé une zone de nourrissage abondante. Il nous suffit d’y aller pour étudier son assiette ». Baies de nerprun très énergétiques, baies de sureau, fruits d’arbrisseau, mais également cerfs, biches, chevreuils et chamois réintroduits avec succès dans les années 1970 (le parc compte à présent 2500 gibiers contre une centaine à l’époque), constitue l’essentiel de son menu. Plus rarement, l’ours prélève aussi quelques poules et du miel dans les fermes de la région, comme à Bisegna où sa gourmandise a conduit ses défenseurs à créer une association qui règle l’addition de ses repas aux paysans du coin…

L’ours marsicains, plus léger et plus docile que son cousin européens chassé en Slovénie, intéresse beaucoup les scientifiques qui lui ont trouvé des similitudes génétiques troublantes avec l’ours des cavernes disparu au quaternaire. Existe-t-il un lien de parenté entre les deux espèces ? Peut-on comparer leur mode de vie ? Ces questions enthousiasment les paléontologues mais aussi les spécialistes de la faune sauvage qui y voient l’occasion d’affiner la stratégie de leurs programmes de conservation. « Nous recevons régulièrement des équipes scientifiques du monde entier, explique Di Benedetto. Elles viennent voir cet écosystème des Abruzzes qui a gardé son équilibre originel. C’est un monde qui vit en autarcie avec en haut de la chaîne alimentaires, plusieurs espèces de grands prédateurs qui cohabitent malgré la présence de l’homme ». Il en est ainsi du loup : sept meutes reproductrices de 5 à 12 individus vivent et se reproduisent dans le parc. L’espèce diffuse à partir de là dans les Apennins où on a recensé plus de 300 individus, puis vers le Mercantour, les Alpes, et même récemment les Vosges.

Aldo Di Benedetto aimerait réserver le même sort à l’ours. « Compte tenu de ses besoins territoriaux, la surface du parc est insuffisante pour accueillir une population numériquement reproductive et vitale. Il faut impérativement élargir sa zone de distribution ». Dans ses limites actuelles (50.000 hectares pour la zone centrale) le parc ne peut abriter que 80 ours, soit moitié moins que le nombre nécessaire pour garantir l’espèce. Les scientifiques proposent donc d’étendre le périmètre de protection : d’une part en classant la zone périphérique (80.000 hectares) en réserve naturelle ; d’autre part en aménageant des corridors de circulation protégés reliant les Abruzzes aux parc voisins de Gran Sasso (160.000 hectares) et de Majella (75.000 hectares).

Mais les oppositions sont nombreuses, du côté des populations comme des responsables politiques. « Les pressions viennent de toute part pour grignoter ces espaces naturels », se plaint Di Benedetto. Entre 1963 et 1969, une carence dans la direction du parc avait permis aux promoteurs de rafler 3000 hectares au territoire de l’ours. Cette fois, c’est un projet touristique jugé prioritaire et vital par la Région qui a débloqué 38 millions d’euros pour la réalisation d’une liaison téléphérique entre deux stations situées dans la zone périphérique, qui hypothèque les chances du programme d’extension de l’espace protégé. Le parc a obtenu un gel du projet grâce au programme européen Natura 2000 qui empêche le développement des activités humaines sur des habitats d’espèces en danger. Mais jusqu’à quand ?

« Le combat s’annonce mal », reconnaît Di Benedetto. Aussi arme-t-il son discours d’arguments plus économiques qu’écologiques pour convertir à la cause de l’ours le gouvernement et les trois régions concernées par son projet. « Intacte, la nature est une rareté économique, martèle-t-il. Le bassin versant des Abruzzes constituent une réserve en eau de 1150 millions de mètres cube par an pour l’irrigation et l’alimentation urbaine, soit l’équivalent de 32 millions d’euros. Ses immenses forêts de hêtres sont également capables d’absorber 12 millions de tonnes de CO2 par an qu’on peut valoriser 50 millions d’euros ».

Argument supplémentaire : l’adhésion presque unanime des bergers, héritage d’une mythologie qui place la louve à l’origine de la civilisation romaine. Patricio garde un troupeau de 600 bêtes pendant l’été. Et depuis 40 ans qu’il exerce, il croise fréquemment le loup, l’ours et le lynx qui prélèvent toujours quelques brebis dans son troupeau. « C’est mon impôt pour avoir le droit de pâturer dans cette nature sauvage. J’y laisse mes bêtes en liberté pour qu’elles aient une chance de s’échapper. Les chiens défendent ce qu’ils peuvent, et le gouvernement me rembourse les pertes ». De juin à octobre, plusieurs milliers d’ovins transhument dans les montagnes des Abruzzes. Les autorités veillent à l’équilibre.

Les cultivateurs sont également mis à contribution pour organiser la cohabitation. Depuis 2000, ils ont planté plus de 3500 arbustes à baies et arbres fruitiers pour servir de garde-manger à l’ours. « C’est le futur de l’espèce qui pousse », se réjouit Di Benedetto. Feuille après feuilles : à raison de 2 ou 3 oursons par portée, l’espèce ne sera définitivement sauvé que dans 30 ans.