Tourisme, éthique et environnement : un mariage parfait ?

 

Le trek est le secteur touristique qui connaît la plus forte croissance. Revers de la médaille : un sérieux risque pour des environnements fragiles. La prise de conscience n’est pas nouvelle, mais la communication prend de l’ampleur sur le sujet.

(Article publié dans Escape n°9, juin 2005)

 

Michel Millard ne décolère pas. En 2000, une tempête a éparpillé sur un site protégé du désert saharien les 30m3 de détritus accumulés par l’organisation d’un raid sportif. Cinq ans après, il en retrouve encore les traces accrochées par les épines d’un acacia ou l’aspérité d’un rocher. Une honte impossible à dissimuler aux touristes qu’il accompagne dans cette partie du monde. Pour éviter que ces dégâts ne se reproduisent, le guide y est allé de sa poche pour financer la fabrication d’un incinérateur mobile capable de digérer chaque jour un tas d’ordures de 2 mètres de haut sur 4 de large. A 1000°C, même l’aluminium et le fer partent en fumée. Transporté derrière un 4x4, ce four nomade est prêt à sillonner les pistes marocaines pour débarrasser les voyagistes des détritus que leurs clients brûlent ou enterrent avec plus ou moins de constance. Les banques ont cru au projet et prêté les 35.000 euros nécessaires. Mais depuis trois ans qu’il propose son incinérateur à la location, Michel Millard n’a réussi à décrocher qu’un seul contrat régulier, avec l’organisateur du Marathon des Sables. Même son employeur, Terres d’Aventure, refuse de débourser le moindre centime pour garder propre son fond de commerce. « Le développement durable est une intention louable. La réalité, c’est que personne ne veut payer », regrette le guide.

On n’a jamais vu pourtant autant de campagnes de communication vanter les mérites du tourisme durable, équitable, respectueux des peuples et de l’environnement. De la poudre aux yeux ? Le secrétaire de la toute nouvelle Association du Tourisme Responsable, Yves Godeau, ne l’entend pas de cette oreille. « Le tourisme d’aventure et le tourisme responsable font bon ménage par essence : la nature est notre matière première, notre outil de travail. C’est pour nous une évidence de tout faire pour la conserver. Dans ce domaine, les opérateurs du tourisme d’aventure ont toujours été plus loin que les opérateurs traditionnels, et depuis une dizaine d’année, les actions concrètes se multiplient ». En 2000 par exemple, l’opérateur Club Aventure qu’il dirige, est allé nettoyer le camp de base et les accès au sommet du Toubkal (4268m), avec l’aide d’une quinzaine de prestataires marocains. Résultat : 150 sacs poubelles de 200 litres remplis en trois jours. Des boîtes de sardines, des peaux d’orange, des serviettes hygiéniques, du papier toilette, des emballages…

 

Agir dans la durée

 

Cinq ans plus tard, les même détritus sont de nouveau là et il faut organiser une nouvelle opération de nettoyage. Cette fois, c’est Allibert qui s’y colle, avec l’aide d’une douzaine de clients volontaires à qui il a offert quatre jours supplémentaires sur place après l’ascension. L’opérateur fête cette année son trentième anniversaire. Et à cette occasion, il concrétise ses engagements par 30 actions symboliques de préservation, restauration et développement local lié à son activité (1). Parmi les thèmes forts : la gestion des déchets. Ce sera le Toubkal, mais aussi le vallée de la Tinée dans le parc du Mercantour du 15 au 18 juillet, le nettoyage des sentiers de Chartreuse, ou encore le soutien à l’association Désert Pur fondée il y a trois ans en Mauritanie. En février dernier, la communauté qu’elle fédère a nettoyé la ville étape de Ouadane après celles de Chinguetti et de Terjit. Une cinquantaine de villageois participaient à l’action. « Par cette approche, nous cherchons à susciter l’adhésion des populations locales », explique Olivier Levasseur qui a été recruté par Allibert pour suivre et organiser ces actions sur le terrain… Pari gagné : les bidons jaunes installés voilà deux ans dans les rues de Chinguetti sont régulièrement utilisés par les villageois et vidé en décharge. Des résultats similaires sont attendus à Ouadane.

Autre action notable parmi les projets de développement locaux : la création d’une coopérative fruitière en Turquie. Des champs ont été mis à disposition. Allibert a financé les arbres (400). Son équipe locale suit l’action auprès des villageois. Elle achètera les fruits pour les trekkeurs de passage, nombreux sur ce circuit montagneux qui traverse le village de Demirkazik dans le Taurus. « Ce type d’initiative va au-delà du simple coup médiatique, explique Olivier Levasseur. Beaucoup de ces actions existaient avant cette opération. Trente, c’est juste un symbole pour cette année particulière. En fait, nous avons besoin de réaliser un gros travail de fonds. C’est la base pour ancrer une discipline dans les mentalités locales et auprès des voyageurs ». Un exemple : comment améliorer les conditions de travail des porteurs un peu partout dans le monde. Au Népal, des contrats ont été passés avec les réceptifs locaux, dont Thamserku. Ils spécifient un certain nombre d’engagement de la part des signataires dont la charge maximale autorisée par porteur. Mais les règles ne sont pas toujours suivies à la lettre comme en témoigne certains trekkeurs à leur retour. Alros pour faire pression, Allibert a fait savoir aux sirdars (les chefs porteurs) qu’ils étaient désormais nominativement évalués à travers un questionnaire remis aux voyageurs. Parallèlement, ils devront suivre une formation sur les bonnes pratiques en matière de conditions de travail.

 

Discours hypocrite ?

 

Pour toutes les agences qui travaillent comme Allibert depuis plusieurs dizaines d’années sur ces terrains, la tentation est forte de passer à l’action. « Normal compte tenu de notre connaissance des lieux, estime Xavier Descamps, directeur général de Club Aventure. Mais gâre à ne pas s’arroger le monopole de l’éthique ». C’est la tentation qui chatouille la récente Association du Tourisme Responsable que certains décrit, même dans le milieu. Par exemple Jean-Claude Praire, le patron de l’agence Grand Angle : « Il y a beaucoup d’hypocrisie dans le discours sur l’éthique. Notre agence a été créée il y a vingt ans. Elle a l’éthique dans le sang. Et ce n’est pas le marketing qui va nous dicter notre ligne de conduite. Nous travaillons avec des accompagnateurs dont c’est le métier et la sensibilité. Nous choisissons précautionneusement nos interlocuteurs sur place… Besoin de personne pour nous dicter cette conduite ». Même ton renfrogné de la part de René Izing de la Pélerine : « L’éthique est devenu à ce point un argument commercial que sorti des labels, les gens pensent qu’on ne fait rien. Mais qu’y a-t-il de cohérent dans une agence qui prétend aider les populations locales et qui fait pression sur elles pour réduire ses tarifs ? Tout ça est choquant. Pour notre part, nous agissons dans la discrétion. Je préfère mettre 4500€ dans une installation solaire pour un village marocain que nous traversons souvent, que dans la cotisation à un label qui va dépenser des fortunes pour communiquer sur le sujet ».

Le fait est que les labels ont fleuri ces dernières années : Voyage Partage (La Burle), Chemins Solidaires (La Balaguère), Tourisme et éthique (charte nationale)… Leurs initiateurs y voient tous la réalité d’une action concrète et d’une philosophie. « Le problème, reconnaît Yves Godeau, c’est que la vague a entraîné une surenchère déclarative. C’est à celui qui nettoie plus blanc que l’autre ». C’est à partir de ce constat que l’ATR a été créé début 2004 pour fédérer, réglementer, et offrir au final une meilleure lisibilité aux actions de chacun. Ce « super label » est en construction, mais son accouchement est bien délicat. Dans un premier temps, ses initiateurs ont pensé élaborer seuls un référentiel comptant une quarantaine de critères allant de la gestion des déchets à la transparence commerciale. Mais il a été impossible de rallier plus des douze actuels membres de l’association (2). « Or l’idée d’ATR est de faire profiter de notre expérience des voyagistes non spécialisés, explique Yves Godeau. Le trek est le segment de marché du tourisme qui se développe le plus rapidement. Il faut en protéger le cadre partout sur la planète ». C’est du coup l’organisme de certification Ecocert, déjà créateur du Label Rouge et de l’AB biologique, qui est pressenti pour rédiger le nouveau référentiel. Les ministres du Tourisme, de l’Environnement et des Affaires Etrangères poussent dans ce sens. Le pays serait alors doté du premier label éthique à but non lucratif.

 

(1) www.allibert-globetrekkeurs.com

(2) Atalante, Allibert, Club Aventure, Terres d’Aventure, Désert, Comptoir du désert, La Balaguère, Tirawa, Intermeds, Fleuves du Monde, Saïga, Chamina, Terra Incognita.