La croisade écologique de l’Azerbaïdjan

(Article paru en couverture de Géo, septembre 2003)

 

A

près 2000 mètres d’ascension, l’ermite que nous découvrons au sommet achève de nous couper le souffle. Accroupis dans son bivouac de fortune, le vieil homme porte un costume de ville gris, incongru dans ces brumes glacées. Son crâne est moulé dans la coiffe tressée des mollahs qui délivrent la parole divine aux populations lezguiens du grand Caucase azerbaïdjanais. Des milliers de bouts de tissus, noués à la charpente sommaire de son abri par les croyants venus jusqu’ici, témoignent de l’ancienneté de sa mission. Il dévisage notre expédition d’une moue ridée. Equipés de chaussures de trek, de fourrures polaires et de lunettes de glacier, nous détonnons dans la sérénité de ce paysage. La surprise passée, ses doigts reprennent leur gamme sur un chapelet à prières. D’en bas, le désert nous souffle une de ses rafales chargées de sable et de poussière qui ricochent sur la caillasse à pèlerins avant d’envelopper cette scène surréaliste. L’écrivain Alexandre Dumas fut l’un des derniers occidentaux à succomber à la majesté de ces territoires. En pénétrant, plus d’un siècle après lui, dans ces montagnes, nous étions loin d’imaginer un tel spectacle.

Depuis notre arrivée en Azerbaïdjan qu’on dit défiguré par l’exploitation pétrolière, nous découvrons, euphoriques, une nature sauvage méconnue du reste du monde. On la découvre en abordant les montagnes tournant le dos à Bakou, la capitale, et sa « côte d’huile » qui borde la mer Caspienne. Difficilement accessibles, elles couvrent plus de la moitié du pays. Les géographies de l’Europe et de l’Asie s’y mêlent: vert tendre des alpages savoyards, horizons dégagés des steppes mongoles, forêts sombres des hauteurs boréales, force des hauts sommets alpins… Nous commençons à comprendre pourquoi certains Azéris s’acharnent à protéger ce territoire.

C’est que dans un pays bercé pendant soixante-dix ans par une doctrine soviétique insensible aux questions écologiques, les efforts du gouvernement en la matière paraissent héroïques. Depuis janvier, Huseyin Bagirov auréolé du nouveau portefeuille ministériel de l’Ecologie et des Ressources Naturelles d’Azerbaïdjan, a en effet sanctuarisé 4.050 km2 de montagnes boisées et de steppes autour de quatorze réserves naturelles. Son équipe, enfant gâté d’un budget gouvernemental exsangue, a placé sur la carte du pays quatre parcs nationaux de l’envergure de la forêt de Fontainebleau. Et d’ici un an, les frontières d’un immense territoire protégé sur les premiers contreforts du Caucase devraient définitivement être tracées autour du Shahdag, le point culminant du pays (4243 m), dressé comme un totem au centre de cette croisade écologique. L’ensemble couvrira 255.000 hectares de montagnes et de vallées profondes, l’équivalent des parcs des Ecrins, du Mercantour, des Pyrénées et de la Vanoise réunis ! Une destination de rêve pour les amateurs de nature sauvage. Une aubaine surtout pour une population sans ressources.

«Je pourrai vendre mon fromage aux touristes sans faire une journée de cheval pour descendre au marché de Quba!», imagine Naib Mougbilov. Avec sa femme et leur fillette, il passe l’été sur le vaste plateau d’altitude de Chakhyaylag, au pied du Shahdag, à surveiller ses 300 têtes de moutons et de chèvres. Au Moyen-Age, dit la légende, une princesse fatiguée d’un trop long voyage périt dans cette glacière coincée entre quatre hauts sommets. Le torrent coulant près de sa tombe a pris son nom : Shahana. D’autres voyageurs, commerçants intrépides qui coupaient à travers cette passe pour contourner la mer Caspienne, reposent dans ce drôle de cimetière fait de lauzes dressées. Naib a installé son campement à côté, « près des ancêtres ». Une yourte sommairement bricolée : quelques bâtons habillement tressés couverts d’une toile épaisse en coton. Au sol, des tapis aux géométries anarchiques et quelques coussins. Dehors les braises du traditionnel “samova” réchauffent le thé et l’atmosphère. A ses volutes se mêle ce mélange subtil d’odeurs qui parfume les pentes de granit et de schiste : un musc de sueurs animales, de cuisson et de cendres éteintes, de fromage frais et de racines de réglisse. Tranquilles maintenant que nous sommes accepté de leur maître, une meute de dangereux molosses monte la garde, guettant les loups.

Quitte à installer une yourte supplémentaire, Naib se lancerait bien dans l’hébergement des futurs randonneurs. Avec son père resté au village de Xinaliq, à une journée de marche, il pourrait aussi libérer une chambre de la maison familiale. Et pourquoi ne pas guider les touristes. Les environs regorgent de curiosités comme la « montagne qui brûle », ce temple oublié, construit à la gloire du feu érigé en dieu par Zarathoustra, il y a plus de 2000 ans. A 26 ans, Naib ne veut pas quitter les montagnes. Son frère, comme beaucoup de jeunes du pays, n’a pas eu le choix, contraint de partir à Moscou pour trouver du travail. Alors l’arrivée des premiers randonneurs, c’est la chance du jeune homme : elle fait luire dans ses yeux une de ces étincelles qui s’allument spontanément dans le sol d’Azerbaïdjan gorgé de gaz.

Les efforts écologiques du pays intéressent comme lui cinq millions d’Azéris, les oubliés de la jeune République. En hordes désœuvrées, ils s’entassent autour des rares oasis de ces steppes brûlantes et de ces hautes montagnes. Tous lorgnent sur Bakou. La capitale fait rêver, ragaillardie par les jets poisseux qui sortis des milliers de derricks qui hérissent la presqu’île d’Apchéron. Au 19ème siècle, quand ces champs de pétrole  fournissaient la moitié de la production mondiale, Rockefeller et les frères Nobel y firent fortune. Ils laissèrent aux Soviétiques une ville aux façades métissées: faste haussmannien et architectures arabo-persiques antiques. Pour marquer son retour à l’économie de marché, le gouvernement a fait  rénover les plus belles. Des hôtels de standing ont poussés. A leur pied, de flambants 4x4 zigzaguent parmi les cohortes de vieilles Lada. Et dans les quelques rues réservées où se rendent leurs conducteurs, des enseignes de grand luxe vendent à prix d’or la panoplie du nouveau riche.

Mais hors de cette enclave commerciale éblouissante, l’Azerbaïdjan reste un pays meurtri. Difficile de se relever d’une indépendance acquise dans le sang en 1991. Pas un village pourtant qui ne soit bouffé par la nostalgie des années kolkhozes, déprimé par les infrastructures à l’abandon, ou découragé par la corruption, l’étroit contrôle policier et le verrouillage du pouvoir par le clan Aliev. Un chiffre résume le chaos économique qui règne dans le pays : depuis dix ans, le salaire mensuel moyen n’a jamais dépassé 50 dollars.

Nous avons croisé Salmanov sur une route de montagne qui conduit au village de Gjek. Comme ces gardiens de nul part rencontrés dans mes littératures d’enfant, il barrait la route de sa corpulence ratatinée. Nous l’avons suivi dans sa maison de torchis aux plafonds trop bas. Devant un thé brûlant et quelques bonbons rances, Salmanov a fait ses comptes: 8 dollars de pension de sa retraite de médecin militaire, un potager, des œufs, le troc... Le vieil homme nous a ensuite ouvert le registre qu’il tient à jour pour ne pas voir son village de 312 habitants disparaître des mémoires. « Les bébés se font rares : 14 l’an passé, moitié moins qu’avant les années 90... Plus personne ne veut rester ici et Bakou nous abandonne. Alors le tourisme, c’est peut être la seul chose qui peut encore nous sauver ».

Paysages anti-stress et frissons garantis: sur ces sommets le cliché touristique n’a aucun mal à s’installer. Alors pourquoi ne pas rêver d’une économie de proximité calquée sur le modèle de l’Himalaya, des grandes réserves africaines ou de l’Islande?  Rien ne manque pour satisfaire l’appétit des randonneurs aisés en quête d’authenticité. Situé sur la même latitude que l’Espagne mais influencé par sa mer intérieure, la fraîcheur de ses hauts sommets et sa position à l’extrême Ouest de l’Asie, le pays bénéficie d’une richesse climatique inouïe: des espaces semi-désertiques aux jungles subtropicales balayées par ces rafales horripilantes qui ont donné son nom à Bakou (contraction de Bad-Koubé, les coups de vent). Herbes médicinales, forêts primaires, et faune rare se nourrissent de la diversité de ce territoire. Un réservoir immense qui n’attend que les bonnes volontés. La réserve d’Ismailly couvre 60.000 hectares de hêtraies, de forêts de platanes et d’alpages gras dans le sud du Caucase. L’ancien professeur de géographie Abbassov Djavanshir, passionné de longue date d’écologie, la dirige. Dans son cahier d’un rouge un peu passé, il consigne soigneusement la population vivant sous sa protection : 155 ours, 108 loups, plus de 2000 mouflons, 18 lynx, 26 chats sauvages, 90 chacals, 9 porcs-épics, quantité de rapaces… « On travaille dur, avec peu de moyens, pour protéger ce grand territoire des chasseurs et des bergers ». Protection et valorisation de ce territoire encore presque vierge ne tiennent pour l’instant qu’avec des bouts de ficelles.

Car à Bakou aussi, le gouvernement se débrouille comme il peut. Un budget presque symbolique de 300.000 dollars cette année, dix-sept fonctionnaires mal formés, un héritage culturel qui fait passer les groupes de touristes pour des délégations officielles… Mais quelques mesures, prises à pas comptés, ont fait mouche: division par quatre du coût de la licence pour les sociétés de tourisme, réduction du prix des visas... Dans le contexte économique du pays, il n’en fallait pas plus pour réveiller l’appétit des ventres creux et des opportunistes en tous genres. Ces deux dernières années, le nombre d’agences de tourisme a triplé. A Bakou, il dépasse maintenant la centaine.

Dans les montagnes aussi, certains, avant les autres, ont flairé le filon. Malins, opiniâtres et parfois filous. Forgé dans ce métal, Kheyraddin Jabbarov s’est tout simplement accaparé le nom de son village pour sa propre publicité sur Internet. Il y a fait connaître au monde entier sa maison d’hôte! Les jours de mauvais temps, le village émerge de la brume comme un vaisseau fantôme. Cet isolement montagnard, la vie monacale des 1600 habitants, l’ambiance des maisons de bois et de chaux aux murs parés de vieux calendriers à l’effigie de stars passées, ont conduit jusqu’ici les premiers curieux. Pas question de laisser à d’autres les bénéfices de cette manne. Pour asseoir son monopole, Kheyraddin est allé négocier à Bakou un poste très officiel de représentant local de l’éco-tourisme. Et pratique depuis des tarifs dignes du Luberon, en dépit de l’absence de sanitaires ! « Cette maison, c’est mon père qui l’a construite pour moi. Si mon affaire marche bien, je pourrai lui rendre au centuple et construire une autre maison d’hôte », lance-t-il à qui veut l’entendre.

A deux vallées de là, Ali Safar, un autre aventurier de la libre entreprise, a compris, lui aussi, le parti qu’il pouvait tirer de ces premiers pas touristiques. Il s’est endetté pour réunir les 6000 dollars nécessaires à l’achat, en Georgie, d’un vieux mais robuste 6x6 soviétique. Avec son engin capable de traverser les torrents dévalant des glaciers, il conduit déjà les riches pèlerins au pied du Babadag, sommet sacré du Caucase : 1,5 shirvan (3 dollars) la course. Au plus fort de la saison, il tasse jusqu’à 30 personnes dans sa boîte de métal. « Si les touristes occidentaux débarquent ici, j’achèterai un autre camion et j’apprendrai à conduire à mon beau frère », sourit-il.

La Banque Mondiale a débloqué 700.000 dollars, convaincue par le projet du futur immense parc naturel du Shahdag. Quand le périmètre définitif de la réserve aura été arrêté, une enveloppe supplémentaire de 15 millions de dollars devrait suivre. Un véritable pactole pour se lancer dans les projets d’équipement et d’infrastructures qu’attendent les 60.000 personnes qui vivent en périphérie. Certains imaginent déjà des voies d’accès, des aires de camping, des chambres d’hôtes, des centres d’information, des magasins de ravitaillement… De quoi faire des envieux et susciter mille convoitises. En attendant, la-haut dans sa yourte, Naib se prend à rêver du jour où l’or vert de ses montagnes fera le pied de nez à l’or noir de la côte. La croisade écologique est en train de remporter sa première victoire : redonner espoir.

 

 

> Une quarantaine de réserves naturelles

> Enrailler le déclin de l'esturgeon