Ultra Trail : le tour du Mont Blanc en 21 heures

(Article publié dans Sport, juillet 2004)

 

C’est la course à pied réputée comme la plus longue et la plus difficile d’Europe : 155 km à parcourir d’une seule traite sur un terrain de moyenne montagne où se succèdent cols et vallées pour un total de 8500 mètres de dénivelé positif. Le circuit est un classique des catalogues de trek : chaque année, plusieurs milliers de randonneurs entraînés parcourent ce tour du Mont Blanc qui offre des balcons hallucinants sur les sommets de la plus haute chaîne du continent entre la France, l’Italie et la Suisse. Il nécessite habituellement entre 7 et 10 jours de marche. Mais pour les coureurs de l’Ultra Trail, la limite a été fixée à 40 heures. Au-delà, c’est l’élimination. Un véritable défi : l’an passé, ils n’étaient que 67 sur 500 à avoir franchi la ligne d’arrivée…

Pour cette deuxième édition qui s’est tenu le dernier week-end d’août, ils étaient pourtant trois fois plus nombreux au départ. « C’est une occasion inespérée d’explorer ses limites », justifie Sylvain, dossard 485, à quelques minutes du coup d’envoi. « Cette course compte autant pour le physique que pour le mental », renchéri son voisin Franck, dossard 1499. Ils savent ce qu’ils vont endurer : l’un et l’autre sont des coutumiers des grandes courses qui renvoient le marathon au terrain d’entraînement. Ils ont protégé les zones de frottement corporelle les plus sensibles : crème grasse dans les chaussettes, sparadraps sur les tétons, gel sous les aisselles… Dans leur sac à dos, de l’eau et des barres céréales en quantité, mais aussi du saucisson et des soupes. « Sur ces distances, le corps finit par rejeter les gels de glucide et les boissons sucrées ».

Le soleil a passé les crêtes quand sonne le départ devant la mairie de Chamonix. La pression des 1579 coureurs inscrits catapulte les champions, un groupe de tête emmené par le sherpa Dawa Dachhiri, vainqueur de la première édition en seulement 20 heures, et son challenger Vincent Delebarre, trois fois champion de France militaire de triathlon par équipe. Quand ils traversent les premiers villages où les trottoirs clament leurs encouragements, le gros du peloton a déjà plusieurs minutes de retard.

Au deuxième poste de ravitaillement, 32 km après le départ, les jeux sont quasiment faits. Dans la clarté un peu froide de la lune, Dawa est passé le premier. « Je cours par plaisir », confie-t-il au passage au groupe de supporters venu voir ce « prodige des grands chemins ». Aucune tension chez cet homme qui se dit porté « par la nature, le goût des rencontres et les voyages ». Il a grandi dans les hauteurs himalayennes sur la route des hauts sommets. Comme tous les hommes vaillants de son village, il a longtemps vécus du portage d’altitude pour le compte d’expéditions alpines, avant de se lancer il y a huit ans dans la course à pieds. Depuis, il enchaîne les succès : 1er de l’Himmal Race (1000 km en étapes de l’Annapurna à l’Everest), 1er de l’Annapurna Trail (350 km en 9 jours)… C’est aujourd’hui l’un des meilleurs mondiaux de la spécialité.

Dans la vallée des Contamines derrière lui, une guirlande de lucioles suit la trace. Ce sont les premières centaines de trailers qui bravent le second col du parcours toutes frontales allumées. Une cinquantaine d’inscrits ont déjà abandonné devant cette montée caillouteuse assez redoutable pour les cuisses. La lune presque pleine permet d’apprécier les reliefs qui se dressent après le chalet de la Balme. Sa lueur est telle qu’on peut voir clairement les alpages et les grandes forets de sapins alentours. Un gibier s’en échappe, troublé par ce défilé inhabituel. Une distraction bienvenue pour les coureurs. « La montagne est magique sous ce spot céleste », lâche l’un d’eux. Au chalet qui sert habituellement de refuge aux randonneurs, un groupe de bénévoles (ils sont 500 sur la course) a allumé un feu de camp pour réchauffer l’atmosphère qui commence à piquer. Cheveux gris, Gery apprécie et prend le temps d’une soupe en arborant comme un trophée son dossard n°28 qui témoigne de sa place lors de la précédente édition. « L’allure est vraiment soutenue, halète-t-il. Beaucoup d’inscrits, beaucoup de pression ».

La différence se fait après le col du Bonhomme. Aux Chapieux, qui marque les 42 km de la course, les équipes médicales ont vu passer le peloton de tête vers minuit trente. « Aucuns soins. Juste un salut sympathique pour souligner combien la nuit est belle ». Depuis, on fait la queue pour accéder à l’une des tables de massage et de soins. Quatorze kinés et podologues bénévoles, venus pour l’essentiel de Lille et Strasbourg, passent la nuit blanche à réparer les plaies les coureurs. « On masse des muscles tétanisés, on perce des ampoules et on soigne de petites entorses à cause du terrain glissant en descente. A Courmayeur, dans 30 km, ce seront des problèmes de macération et de frottement ».

Au dessus de l’infirmerie de fortune, une salle a été aménagée pour servir un repas d’étape aux trailers : tomme fermière, pain de campagne, saucisson, soupe aux pâtes, compotes, bière, vin. « Ca réconforte », apprécie un coureur. A côté, quelques lits permettent aux plus éprouvés de récupérer. « Pas facile de tout gérer, confie Joel, dossard 1084 : le bon rythme pour éviter de suer, les descentes critiques dans la nuit, le froid du petit matin, la lassitude…. Tout cela est très éprouvant ». L’aube pointe, et à peine 400 inscrits sont parvenus à boucler le quart du parcours.

Passé la frontière italienne, les abandons se multiplient aux premières morsures de l’aube qui dévoile enfin la beauté fascinante des Grandes Jorasses découpant leur majesté dans le ciel encore pâle. La nuit a été pénible sous la seule compagnie des lueurs de frontales. Beaucoup ont donc décidé de faire leur objectif ultime de Courmayeur, à 70 km du départ. Les hommes de tête sont passés depuis 3 bonnes heures quand le peloton parvient enfin à l’étape. Il y a par exemple là un certain William, dossard n°1437, un amateur passionné de trail qui courre depuis 11 ans. « Je m’astreints à une hygiène de vie très stricte et je m’entraîne dur toute l’année pour différentes courses. Celle là est vraiment redoutable. J’espère finir en 30 heures ».

Ce sera 10 heures de plus que le premier ! A 17 heures samedi, Vincent Delebarre coupe finalement la ligne d’arrivée après 21 heures 06 de course et les traits à peine marqués. « J’étais très en forme, concentré et je connaissais bien le parcours, ce qui m’a fourni un avantage moral indéniable ». Derrière, Dawa Dachhiri, victime de troubles intestinaux, mettra deux heures de plus pour boucler le circuit. « J’ai pris le temps de m’asseoir pour admirer l’incroyable panorama qui s’ouvre sur le Mont Blanc passé le col des Montets ». Après lui, 420 coureurs ont réussi le challenge. Pour beaucoup d’entre eux, l’Ultra Trail du Mont Blanc n’avait rien à voir avec une épreuve sportive. Ce fut d’abord une confrontation avec eux-mêmes.

 

 

Repères

Distance : 155 km

Dénivelé positif : 8500 m

Temps maximum autorisé : 40 heures

Meilleur temps : 21 heures 06

Nombre de concurrents : 1579 (30 nations représentées)

Web : www.ultratrailmb.com

 

Pratique

Le tour du Mont Blanc est un sentier d’exception fréquenté chaque année par près de 25.000 randonneurs. Il réclame entre 7 et 10 jours de marche pour parcourir entre 150 et 200 km selon les variantes. Le chemin, qui traverse trois frontières (France, Italie, Suisse), une dizaine de cols jusqu’à 2537 mètres (Grand Col Ferret), sept vallées, et trois régions alpines (les deux Savoie, le Val d’Aoste et le Valais), offre une vue remarquable sur près de 40 sommets du massif. Il fut parcouru pour la première fois en 1767 par Horace Bénédict de Saussure, naturaliste et scientifique genevois.

La plupart des tours opérateurs spécialisés (Terdav, Allibert, Atalante…) inscrivent cette classique à leur catalogue. On peut aussi réaliser la boucle en solitaire à condition de s’organiser à l’avance pour la logistique (réservation dans les refuges et approvisionnement). Le bureau des guides de Chamonix offre également des circuits à la carte.

> Allibert : 01 44 59 35 35 (www.allibert-voyage.com)

> Terres d’Aventure 01 53 73 77 73 (www.terdav.com)

> Atalante 01 55 42 81 00 (www.atalante.fr)

> Bureau des guides de Chamonix 04 50 53 00 88 (www. www.chamonix-guides.com)

 

Inscription à la course :
Bulletin d’inscription à télécharger sur le site www.ultratrailmb.com, ou par correspondance : Les Trailers du Mont-Blanc, 102 clos des Praz Conduits, 74400 Chamonix Mont Blanc