Profession : aventuriers scientifiques

 

Théodore Monod a fait des émules qui n’hésitent pas comme lui à se confronter aux dangers de terrains hostiles pour faire avancer leur discipline scientifique. Portraits croisés, en Guyane, aux pôles et dans la jungle africaine

(article paru dans les Echos, rubrique Sciences, le 14 janvier 2003)

 

Cela fait bien longtemps que la vie nocturne des forêts profondes n’inquiète plus Pierre Charles-Dominique. Depuis plusieurs années, ce baroudeur des tropiques traque sans relâche les espèces rares de marsupiaux dans la jungle guyanaise, toujours la nuit, pour surprendre les comportements discrets de cet animal farouche. La raison de cet acharnement scientifique : une meilleure compréhension du fonctionnement de la régénération forestière. On sait depuis longtemps que la dissémination de la majorité des plantes tropicales est tributaire de l’activité d’animaux frugivores et végétariens. Reste à savoir à quel point ce lien de dépendance est nécessaire pour la survie du poumon vert de notre planète.

« Impossible d’étudier ce phénomène ailleurs que dans un environnement resté primitif et vierge de toute colonisation humaine ». Son jardin secret, Pierre Charles-Dominique l’a déniché dans l’océan vert à plus de 100 km de Cayenne, loin des lieux de chasse des tribus locales.

Le jeune scientifique travaille alors surtout la nuit pour débusquer les espèces qui l’intéressent. « J’ai été le premier à m’aventurer ainsi volontairement seul en forêt après le couché de soleil. Beaucoup m’ont pris pour une sorte de doux-dingue ». Sous l’extrême densité de la chape végétale, le sous-bois de Guyane ne reçoit en effet qu’un centième de la lumière du jour. Les nuits y sont donc d’une rare noirceur, propices à réveiller des terreurs d’enfant. « L’imagination vagabonde dans le noir et fait parfois surgir de drôles d’angoisses », reconnaît Pierre Charles-Dominique. Sans compter les dangers, bien réels : une charge d’éléphants sur l’oasis lumineux de la lampe torche, une fuite à toutes jambes dans l’encre nocturne, la rencontre d’un félin en chasse et toutes sortes de craquements et de bruits inquiétants. « Même après des années de pratique nocturne, on trouve encore chaque fois mille excuses pour rentrer au camp avant l’heure ».

Le pire est sans doute de se perdre en forêt. La densité du couvert végétal et la quasi absence de points de repère dans l’océan vert laisse peu de chances au naufragé. Récemment encore, un jeune stagiaire trop confiant qui s’était engagé hors des quelques 25 km de sentiers tracés autour de la station, a bien failli finir son séjour en ermite. L’équipe de scientifiques a mis plus de 48 heures à retrouver sa trace.

 

Chasseur de poussières d’étoiles

 

A l’autre bout de la planète, l’astrophysicien Michel Maurette joue les trappeurs sur le plus important gisement connu de micrométéorites dans les glaces de l’Antarctique. Ces voyageuses cosmiques d’une taille inférieure à 0,5 mm sont dégagées par les comètes quand elles fondent à l’approche du soleil. Maurette le pressent : leur structure conçue aux confins de l’univers pourrait livrer quelques précieux secrets aux astrophysiciens. Expéditions après expéditions, il explore des glaces toujours plus pures qui conservent en l’état les plus vieilles archives de la terre. Et c’est finalement au point extrême de la calotte, dans les régions centrales antarctiques, qu’il déniche son filon : 3200 mètres d’altitude, 1100 km des côtes… le site du Dôme C par 75° sud et 125° est, est l’un des déserts les plus froids (jusqu’à –80°C l’été) et parmi les plus secs (3,5 g d’équivalent eau/cm²/an) du globe. « Comme il est isolé des sources de poussières d’origine terrestre et que sa neige de surface est séparée du lit rocheux par une épaisse couche de glace de 4 kilomètres, on trouve là des matériaux cosmiques conservés à basse température qui n’ont subi ni d’altération mécanique ou aqueuse, ni de pollution biologique », explique le chercheur. Mais quelle difficulté pour les extirper de là. « Lors de notre dernière campagne de collecte, il nous a fallu remuer 13 mètres cube de neige sous des températures négative de 40°C, explique le scientifique. Nous dormions sous tente après des journées de travail harassantes à manier la pelle pendant des heures, crampons aux pieds, engoncés sous des couches de vêtements ». Et pour corser la difficulté, les crevasses, le blizzard, le « white out », ce jour blanc cotonneux tant redouté des aventuriers des pôles, et l’impératif scientifique obligeant à collecter, faire fondre et filtrer la neige dans des conditions ultra-propres. « Une expédition réclame un investissement total du corps et de l’esprit », résume le chercheur.

 

Pisteur de virus

 

C’est également l’avis d’Hervé Zeller, chef de l’unité de biologie des infections virales émergentes de l’Institut Pasteur de Lyon. Moins d’une dizaine d’équipes scientifiques comme la sienne dans le monde ose traquer à leur source les virus les plus dangereux de la planète : Ebola, Marburg, Lassa, Nipah… portant le nom des villages, rivières et lieux dit où ils ont fait leurs premières victimes, parfois par centaines en quelques jours. On n’en sait peut de choses concernant le cycle et le vecteur de contamination.

Il y a trois ans, un seul malade avait ainsi contaminé 425 personnes dans une capitale provinciale Ougandaise. « Si l’on veut prévenir les éruptions, nous devons trouver le réservoir d’Ebola ».

Chaque nouvelle épidémie donne l’occasion de préciser les recherches. Les chasseurs de virus ont ainsi resserré l’étaux de leurs investigations dans les zones forestières d’Afrique centrale, au Gabon surtout. Armés de filets, de bocaux et de calepins, ils y ont récolté des dizaine de milliers d’insectes et d’animaux, suivi des groupes de grands primates pour comprendre comment ils s’infectaient, interrogés des centaines de villageois, prélevés des dizaines de carcasses, et suivi de nombreuses fausses pistes. Au cours de l’épidémie Ebola qui a touché en 1994 deux campements de chercheurs d’or et un village dans la forêt nord-est du Gabon, on avait relevé une mortalité anormale de chimpanzés et de gorilles et relié les premiers cas humains au dépeçage de ces animaux. Puis un autre épisode du même type en 1996 avait laissé supposer que le singe était bien l’hôte servant de réservoir au virus. Depuis, des cas survenus sans présence de primates alentour ont balayés l’hypothèse. « Nous nous heurtons aussi à des énigmes. Par exemple des anticorps anti-Ebola ont été trouvés chez les Pygmées, en République centrafricaine, où pourtant aucune infection à Ebola n’a été décrite ».

Le travail de ces détectives est colossal car le réservoir écologique peut aussi bien être une plante qu’un insecte ou qu’un mammifère, rare ou commun. En 1995, le patient supposé être à la source de la contamination de Kikwit était un fermier. Des recherches ont été conduites pendant plusieurs mois sur les sites de ses activités en forêt. Près de 35.000 insectes, moustiques, tiques, puces et mouches furent collectés, et plus de 5000 animaux dont de nombreux petits mammifères. En vain… Mais depuis 1999, un nouvel épisode infectieux survenu au Congo chez des orpailleurs travaillant dans une mine, a orienté les recherches vers les chauves-souris, réservoir d’autres virus comme Nipah responsable d’encéphalites en Malaisie, ou Hendra en Australie. « Cette piste est jugée très sérieuse, explique Hervé Zeller. Nous avons donc entrepris une traque systématique ». Un programme, doté de 2,5 millions d’euros, réuni depuis peu plusieurs équipes spécialisées (sud-africaine, américaine et européenne) sous l’égide du Centre international de recherche médicale de Franceville. « Il y a peu de volontaires car les risques sont énormes », admet le chercheur pourtant rodé par vingt années passées sur des terrains à risque et le nombre d’infections contractées. Il s’agit ni plus ni moins que d’aller prélever dans leur tanière les mammifères supposés porteurs de ce virus sans traitement, dans un environnement qui interdit le port d’une quelconque protection ! « J’ai peur dans ces grottes, reconnaît Hervé Zeller.