La Pierra Menta trace sa légende dans la poudreuse

 

Presque 10.000 mètres de dénivelé positif en 4 étapes. Depuis 20 ans, la plus redoutable course de ski-alpinisme attire l’élite de la discipline et une foule d’anonymes.

(Article paru dans Sport)

 

Soirée diapo à la salle polyvalente d’Arêche-Beaufort. Plusieurs centaines d’habitants de la vallée sont venus revivre en images les 20 ans de la Pierra Menta, la plus célèbre course française de ski-alpinisme organisée au départ de leur village. A quelques heures de la quatrième étape de l’épreuve anniversaire, c’est ainsi qu’ils se motivent, raillant une grimace ou admirant une foulée. Car demain avant l’aube, la plupart d’entre eux seront chaussés de ski de randonnée ou de raquettes pour aller encourager leurs idoles, souvent des enfants du pays, au sommet du Grand-Mont (2686 m), point culminant de la course.

Pour cette occasion, les spectateurs ont battu des records d’affluence : samedi matin, dernière journée de la compétition, ils étaient plus de 3200 à se presser vers le dôme, chargés de carrons, ces énormes cloches d’alpage savoyardes, de banderoles, et même de poêles avec leur cargaison de bois pour réchauffer l’atmosphère, s’il en était encore besoin ! Dans la foule de marcheurs : beaucoup de familles, des enfants, des seniors, des copains. Malgré le froid polaire et les rafales annoncées, François et Gaël, deux étudiants brestois, sont ainsi venus porter au sommet les couleurs de leur région et encourager un des leurs. Hugo, 11 ans, Laure, 13 ans, et leur mère, arrivent de Grenoble pour soutenir le père, Pascal et son deuxième fils, Robin, qui dispute la compétition junior. Ca tire dans les mollets, les cuisses chauffent, les poumons brûlent, le cœur s’emballe. La longue guirlande humaine qui s’étire face au versant sud du Mont-Blanc tient à sentir dans ses chairs le niveau de la course, réputée pour être la plus difficile du genre.

Les meilleurs skieurs-alpinistes mondiaux sont présents, français, italiens et suisses pour l’essentiel. L’organisation a limité leur nombre à 360 répartis en 180 équipes, et refusé autant de dossier d’inscription. Difficile d’accueillir plus de coureurs sans compromettre leur sécurité sur ce parcours de haute montagne où sont postés une bonne soixantaine de bénévoles, tous montagnards. Depuis trois jours, les coureurs ont déjà avalé plus de 6000 mètres de dénivelé et descendu presque autant de pentes. La dernière étape entraîne les champions sur un parcours en dents de scies ajoutant encore 2580 mètres à l’addition musculaire. La cadence pourtant ne baisse pas. De loin, engagés dans une pente à plus de 45°, on peut apercevoir les concurrents qui font la trace au rythme d’un métronome lancé à pleine vitesse. « Ca va vite, très vite, s’étouffe un ouvreur. Hier, les premiers sont arrivés avec une demi heure d’avance sur nos prévisions les plus serrées ».

De mémoire de Beaufortain, on n’avait pas vu de course aussi soutenue. Chez les hommes, la lutte est féroce entre deux équipes françaises : les premiers, Stéphane Brosse et Patrick Blanc, employés respectivement chez un cuisiniste et un géant de l’agroalimentaire, sont des habitués de la course qu’ils ont déjà remporté avec d’autres co-équipiers. Ils ont formé leur couple l’an dernier à l’occasion de la grande course du Valais, la Patrouille des Glaciers, et ravi la victoire aux militaires suisses. Tour à tour dans leur trace ou devant, les champions de France et d’Europe 2005 Grégory Gachet, 28 ans, moniteur de ski, et Florent Perrier, 32 ans, fromager à Arêches, leur dispute âprement la première place, avant de s’incliner moins de 5 minutes derrière. Longtemps imbattables, les italiens n’ont pu cette fois que ravir le troisième et quatrième podium, à 17 et 22 minutes des vainqueurs. Derrière, l’écart continue à se creuser. Le dernier peloton passera finalement la ligne d’arrivée à l’heure du café, avec un retard de plus de huit heures au classement général.

 Chez les femmes, les jumelles suisses Isabella Crettenand et Cristina Favre, 42 ans, respectivement prof de sport et mère de famille, ont tenue tête aux quarante meilleures équipes masculines pendant les quatre jours de la compétition, et franchie la ligne avec plus d’une heure d’avance sur les secondes. « Ce sont des extraterrestres », admire Pierre et Patrick, arrivé 122ème malgré un entraînement de forçat qui leur a fait avaler 30.000 mètres en peau de phoque chacun depuis décembre. Arrivés 102ème, 5 heures après les leaders, Marco, 42 ans, et Vincent, 32, siffle dans un fort accent italien : « Le peloton de tête a quelques chose de surnaturel. On s’entraîne comme eux, on est sur les mêmes courses, mais ils nous manque ces qualités monstrueuses qui leur donne la vitesse en plus ». La foule de badauds massés à l’arrivée n’a pas vu tant de différences. « Ce sont tous des champions, même le dernier », applaudi un ancien.

 

 

Une course en marge des circuits internationaux

La Pierra Menta, tout comme la Patrouille des Glaciers en Suisse, sont depuis des années en conflit avec les autorités internationales du ski de montagne. Absente du calendrier officiel, la compétition française est pourtant l’épreuve la plus populaires et la plus appréciée des coureurs. Contre l’avis de sa fédération, Stéphane Brosse, le vainqueur, a ainsi déclaré forfait aux championnats d’Europe pour être présent à cet 20ème édition. Pourquoi un tel engouement ? Essentiellement à cause de l’ambiance. « Cette course est unique, témoigne la suissesse Cristina Favre. Elle est nerveuse, rapide, exigeante, mais surtout, elle à une âme avec son public généreux qui encourage à s’égosiller au son des carrons. On a rarement entendu autant de décibels en montagne ».

Né d’un pari entre copains dans une soirée arrosée, la course a depuis mobilisé tout le village. Pas moins de 350 bénévoles se relaient chaque année pour organiser, tracer, inscrire, sécuriser et ravitailler. L’organisation de la suivante commence sitôt passé le dernier dossard. « La Pierra Menta est une entreprise de passion, et ça se voit », témoigne Guy Blanc, l’un des premiers piliers de l’aventure. Pas de récompense à l’arrivée, si ce n’est un gros fromage de Beaufort, une élite qui partage ses rangs avec des coureurs amateurs, une foule de supporters prête à suer à sa mesure, aucun détritus derrière la course... « Depuis vingt ans, rien de ça n’a changé… Rien, sauf qu’on a vieilli ».