Mike Horn, l’aventurier du grand froid

 

Parti le 4 août 2002 de North Cape pour boucler le tour du cercle polaire arctique, le suisse vient de poser le pied au chaud après 800 jours de confrontation aux pires conditions climatiques de la planète.

(Article paru dans Sport)

 

Norvège, 71 degrés de latitude. Une corne de brume s’égosille vers le large de Nord Kapp, la pointe extrême de l’Europe. Une fusée d’un rouge victorieux lui fait écho. Il est 9 heures 30 ce jeudi 21 octobre : Mike Horn vient de retrouver sa famille après 27 mois de navigation et de marche pour boucler le tour du cercle polaire arctique. Il faut l’énormité des chiffres pour mesurer l’exploit : 20.000 km de glace et de neige, dont la moitié dans les régions les plus inhospitalières de Sibérie, des températures jusqu’à 62 degrés sous le zéro, des vents violents frisant parfois les 55 nœuds (100 km/h), une charge moyenne de 200 kg de ravitaillement à traîner avec les jambes, mais surtout la tête... Arktos, du nom de l’expédition (ours en Grec), vient de reculer encore de quelques degrés les limites connues de l’endurance humaine.

« Ces derniers mois ont été les plus terribles, explique Mike Horn : beaucoup de longues tempêtes, des températures insoutenables pour le mercure... Plusieurs fois, ma luge a été retournée par de violentes rafales. Certains jours, il m’était même impossible de monter ma tente. Alors je continuais à marcher, simplement pour rester vivant, agiter le sang dans mes veines et fabriquer un peu de chaleur… Je me souviens d’un jour où j’ai glissé de fatigue, la tête la première dans la neige, après avoir marché près de 26 heures. En moins de deux minutes, la neige m’a complètement recouverte. Là, je n’avais plus mal, je ne sentais plus rien, j’étais bien, prêt à mourir. Et puis le mental a repris le dessus. Je me suis levé, péniblement, et j’ai encore marché 16 heures pour monter ma tente 74 km plus loin, une fois le vent tombé. C’était trop facile de mourir ce jour là ».

A l’approche de la quarantaine, Mike Horn est devenu accro de la difficulté qu’il suce comme un nectar de jouvence. « Le pire, témoigne-t-il, c’est quand tout va bien, avec un beau ciel bleu, des températures clémentes et aucun danger. Dans ces moments de tranquillité, j’ai souvent eu envie de tout arrêter ». Les clairières furent rares.

La plupart du temps pendant près de 800 jours, l’aventurier a dû résister seul aux conditions négatives les plus extrêmes de la planète. Exemple dans l’impitoyable détroit de Béring qu’il a dû traverser quatre fois entre Russie et Alaska, coincé dans le lit dépressionnaire d’une fracture météo. « J’ai perdu plusieurs fois le contrôle de mon embarcation face à des vagues énormes, raides et déferlantes ». Sur terre, d’autres dangers l’attentent, à commencer par la gourmandise des ours. « Ces bêtes sentent la nourriture 30 kilomètres à la ronde. Quand elle ont repéré leur proie, elles foncent droit dessus jusqu’à parcourir 50 kilomètres par jour. Mieux vaut être alors à l’écart de leur chemin ». Ce fut pourtant le cas ! « Grosse frayeur ».

Car l’issue fatale n’est jamais bien loin. A cause de l’écart thermique entre l’extérieur et sa tente, une recharge de fioul a giclé à l’ouverture, arrosant tout alentour, y compris le réchaud allumé. « Ce soir là, j’ai perdu dans les flammes tout ce qui été censé me maintenir en vie : tente, duvet, vêtements… J’ai pu heureusement déclencher ma balise de détresse restée à l’abri ». Les secours mettront 48 heures à parvenir. Par -38°, en sous-vêtements et légèrement brûlé, le miraculé s’est maintenu en vie sous un igloo de fortune « chauffé » par la flamme d’une seul bougie… « Dans ce genre d’expédition, explique-t-il crûment, tu es constamment dans la mouise. C’est juste la profondeur qui varie ».

Le pire, Mike Horn l’a vécu au Canada dans le passage du Nord Ouest découvert par l’explorateur Roald Amundsen cent ans plus tôt. C’est un bras d’eau qui relie les deux océans au dessus de Victoria Island. Un piège liquide large de 6 kilomètres où peut reposer en été une fine couche de neige qui donne l’illusion d’une étendue gelée. Le sol en fait, y est instable et fragile. « J’ai compris le danger trop tard en voyant le nombre de phoques qui avaient réussi à percer un trou. Mon cœur s’est emballé. J’étais comme au beau milieu d’un champ de mines sans détecteur. J’ai donné du mou à ma luge pour répartir le poids, et j’ai commencé à avancer le plus légèrement possible. Ca n’a pas suffit. Après quelques minutes, j’ai littéralement été aspiré dans cette mélasse de neige mouillée avec les skis aux pieds qui me tiraient vers le fonds. La berge cassait et cassait encore à mesure que je m’y accrochais. J’ai vu la fin… et puis l’espoir : un bloc de glace qui avait fait obstacle au vent et accumulé une neige plus dure sur le flan protégé. J’ai réussi à m’y hisser. Et puis j’ai découvert d’autres blocs à proximité. Le passage en été plein ! Je suis sorti de ce piège en me faufilant de l’un à l’autre. Sept heures de combat pour rejoindre la terre ferme en rampant ».

La résistance et la capacité d’adaptation de Mike Horn à l’imprévu ne doivent rien au hasard. Originaire d’Afrique du Sud où il a combattu dans les commandos de marine qui l’ont armé pour la survie, l’aventurier affiche un curriculum de professionnel. Il s’est fait connaître en 1997 en descendant l’Amazone à la nage juché sur un hydrospeed : 500 kilomètres de rapides sur les flancs andains de la source, puis 6500 autres et six mois de galères au milieu de la jungle pour rejoindre l’océan Atlantique. Une confrontation quotidienne avec le danger : les maladies, les piranhas, les narcotrafiquants, les tribus hostiles, la fureur des torrents… En 1999, alors âgé de 33 ans, le voilà au Gabon, d’où il s’élance pour le premier tour du globe par le trajet « le plus pur » : la latitude 0, nom de l’expédition qui va le conduire à franchir les trois océans (Atlantique, Pacifique, Indien) et deux continents (Amérique du sud et Afrique) que traverse l’équateur avec une marge de seulement 40 km au nord et au sud de cette ligne invisible qui s’affiche en trois zéros (degré, minute, seconde) sur l’écran de son GPS.

Latitude 66 bouclée, Mike Horn estime ne pas avoir seulement réalisé un exploit. « Il faut fouler chaque centimètre de la terre avec ton cœur et tes tripes pour la connaître vraiment et pour te découvrir. J’ai été loin sur le terrain et au fond de moi ». Plusieurs fois quand il serpentait la dernière pente qui le ramenait à la civilisation, Mike Horn s’est arrêté pour regarder le large et sécher ses larmes. La mer était incroyablement calme ce jour là, mais la tempête était à l’intérieur.

 

 

CV Rapido

16 juillet 1966 : naissance à Johannesburg

1984 : engagement dans les forces spéciales sud-africaines avec lesquelles il combat en Namibie

1990 : Déménagement en Suisse. Il fait son apprentissage du ski, devient moniteur puis instructeur dans une entreprise de sports extrêmes.

1997 : Descente de l’Amazone en hydrospeed

1999 : Expédition Latitude zéro, dix-huit mois pour faire le tour de la planète par la ligne de l’Equateur.

04 août 2002 : Départ de l’expédition Arktos, premier tour du cercle polaire arctique.