Marathon des sables, la course de l'extrême

(Article paru dans Sport n°24 du 10 septembre 2004)

 

Il fallait avoir l’âme nomade et une résistance hors du commun pour se lancer à l’assaut des dunes marocaines jalonnant le parcours redoutable de la 20ème édition du Marathon des Sables. Pendant six jours, portant sur le dos de quoi se nourrir et dormir après chaque étape, 800 coureurs ont dû bander leurs muscles dans les cailloux traîtres des hauts plateaux, le sable fin des grands ergs et le sol ouateux des oueds asséchés. Pour terminer cette folle équipée, il fallait assez d’endurance pour avaler chaque jour une quarantaine de kilomètres dans un délai maximum de douze heures, assez de rusticité pour accepter l’inconfort et la fraîcheur des nuits sahariennes, assez de volonté pour continuer de courir malgré les crampes et les pieds meurtries (l’équipe médicale a dû intervenir plus de 2500 fois pour des soins plantaires), assez d’inconscience enfin pour supporter les conditions extrêmes d’un four à pizza, le mercure ayant flirté plusieurs fois avec les 50 degrés dans une atmosphère ultra sèche contenant moins de 9% d’humidité. Dans ce contexte, les forçats devaient également être capables de résister à une tentation de tous les instants : l’envie de rentrer chez soi…

Au terme pourtant des premières étapes de 29, 37 et 41 km, disputées sous un soleil accablant, seulement onze concurrents avaient été contraints à l’abandon. « Chacun vient ici avec une profonde motivation qui lui permet de tenir », s’explique Patrick Bauer, fondateur et organisateur de cette épreuve mythique. La sociologue Marianne Barthélemy a identifié quatre profils tassés derrière la ligne de départ. Il y a d’abord les prétendants au podium, une poignée de professionnels qui inscrivent d’emblée l’épreuve sur leur carnet de bal sportif : les frères Ahansal - Lahcen et Mohamad - qui dominent la compétition depuis des années en améliorant à chaque fois le record (le leader a tenu la distance avec une moyenne de 12,83 km/h cette année) ; Samuel Bonaudo, une grosse pointure du trail français, engagé dans l’équipe Salomon pour en découdre avec cette suprématie marocaine ; ou Vincent Delebarre, dernier vainqueur de l’Ultra Trail du Mont Blanc sous les couleurs de Queshua. « J’avais une légère appréhension du terrain pour ma première course dans le désert. Mais le sable s’est finalement révélée très proche de la neige dont j’ai l’habitude », explique ce dernier qui a terminé 9ème au classement général à 4h21 derrière le leader.

Une deuxième catégorie de coureurs, plus nombreuse, suit de peu ces leaders dans la course : ce sont les « sportifs de l’extrême », qui viennent ajouter le Marathon des Sables à leur collection de grands défis. « Ils courent pour sonder les limites du corps et de l’esprit ». Rien à voir avec les « pèlerins ». L’épreuve est un rendez-vous pour beaucoup d’entre ceux-là. « Je viens revoir les copains, goûter une nouvelle tranche du désert et revivre cette ambiance incomparable », se réjouit Michel Bach qui n’a raté que les trois premières éditions. Restent ceux que la sociologue appelle les « touristes de l’effort ». Ceux-là viennent autant par curiosité que par défi : se mesurer aux champions, fêter un anniversaire, tester ses capacités, rompre avec la monotonie de la vie urbaine, se ressourcer dans un espace de risque et de liberté… Certains courent, d’autres marchent, 90% alternent les deux. Ludwig, tout juste 19 ans, est le benjamin de l’épreuve. Il s’est entraîné intensément pendant quatre mois avec son père pour partager avec lui « une grande aventure ». Mais l’épreuve est plus dure qu’il le pensait. Pour se donner du courage, il chantonne des refrains et coiffe le thème motivant de Rocky enregistré sur son mp3 quand le moral descend dangereusement. A l’opposé, Jean, le vétéran de l’épreuve, presque 70 ans, se régale des paysages. « J’ai été sédentaire toute ma carrière professionnelle. Maintenant que j’ai le temps, mon corps revit. Le Marathon des Sables me convient bien : je vais à mon rythme, j’arrive très longtemps après les leaders mais au total j’ai eu le temps d’apprécier la beauté de ces grands espaces ». Au point de s’y être égaré pendant l’étape nocturne…

Aucune différence de traitement quel que soit l’âge ou la condition physique. Dans leur sac, Ludwig et Jean doivent transporter un minimum de 2000 calories de nourriture par jour pour compenser les pertes énergétiques qu’exige l’effort (3.500 à 4000 calories quotidiennes). L’alimentation, sous forme de nourritures lyophilisées, de soupes, de fruits secs ou de barres énergétiques hyper-protéinées est le premier poste dans le bilan pondéral du sac. Elle représente entre 800 gr et 1 kg par jour. Un sac de couchage est également obligatoire (entre 700 et 1200 g) ainsi qu’un kit de survie, fourni par l’organisation, comprenant entre autre une fusée de détresse (350g), une pompe aspivenin (50 g), une couverture de survie (60 g) et des pastilles de sel. Chaque coureur porte en outre une provision de 2 à 3 litres d’eau renouvelée aux postes de contrôle (2 à 6 selon la distance de l’étape). Les prétendants au classement possèdent un sac à dos de 6 kg, le minimum imposé par l’organisation. Mais la majorité des coureurs portent au total neuf kilos de nourriture et d’équipement, parfois plus quand l’envie de confort s’en mêle. Mais la sanction sur le terrain est alors immédiate. « L’ennemi, c’est le poids », jure François Cresci, 57 ans, un habitué qui n’a raté que deux éditions. « Il y a 20 ans (avec 23 concurrents pour la première édition), on partait avec des sacs de plus de 15 kg, du vin, des saucissons et du fromage… Impossible aujourd’hui : la course est devenu trop technique et beaucoup plus rapide ».

Effectivement. Avec la foulée d’une gazelle et le souffle tranquille d’un dromadaire, les leaders ont tiré la course au rythme incroyable de 15 km/h de moyenne. « C’est une édition épouvantable avec un terrain très difficile », maugréé Lhoucine Akhdar, l’un des favoris de la compétition, avant d’entamer la difficile escalade d’une dune de 300 mètres flanquée contre une barre rocheuse. « A cause de la chaleur, les dunes (il y a en a eu plusieurs kilomètres d’affilé sur certaines étapes) sont molles sous le pied et dures pour les cuisses, et le sable qui s’infiltre dans les chaussures échauffe les pieds ».

Dans ces conditions, de nombreux dangers guettent les organismes. Frédéric Compagnon qui supervise l’équipe médicale des Doc Trotters encadrant la course, redoute surtout l’hyperthermie maligne d’effort, un déséquilibre du système de régulation de la température centrale du corps causé par le dérèglement des échanges de l’organisme avec son milieu. Une bonne hydratation ne suffit pas. Les coureurs perdent aussi quantité de sel que trahissent de larges auréoles blanches sur leurs vêtements : jusqu’à cinq fois les quantités habituelles.

Plus rarement, les organismes poussés à l’extrême craquent littéralement. Le deuxième jour, Hassan Oulmyr s’est arrêté subitement au kilomètre 25 alors qu’il menait la danse devant les frères Ahansal. Diagnostic : fracture de fatigue. « J’ai vécu la course dans mes chairs », commentait l’intéressé en survolant la longue fourmilière qui repartait sans lui comme à l’assaut d’un biscuit sablé. Jusqu’à l’épuisement.

 

Encadré

245 km en six étapes

« Tu vois comment le vent et le sable façonnent nos montagnes. Imagine ce qu’il fait aux pieds ! » lâche un enfant du pays qui participe à la course. C’est une épreuve de forçat, « une pure folie » décrite comme « solitaire et solidaire ». Même entourée de 800 coureurs, l’épreuve est en effet une aventure personnelle qui se vit dans le silence. « On a couru des heures ensemble pour se donner du courage sans échanger un mot. Ca n’est qu’en franchissant la ligne d’arrivée qu’on s’est rendu compte qu’on ne parlait pas la même langue », témoigne un concurrent. Il faut puiser très loin au fond de soi pour trouver les ressources nécessaires. La course démarre sur les chapeaux de roues avec trois étapes de 29, 37,5 et 41 km enchaînant oueds, cols, arrêtes rocheuses, longues plaines et champs de dunes. Bien souvent, les premiers arriveront alors que les derniers quittent à peine le premier check point. L’écart se creuse plus encore lors de la quatrième étape, longue de 76 km, qui se déroule en partie de nuit sur un parcours balisé de rayons laser et de bâtons lumineux. A ce point de la course, les muscles, sollicités à l’extrême, montrent le détail de leurs fibres à travers la peau amaigrie. Il fallait du courage aux coureurs pour reprendre la piste le lendemain pour un nouveau marathon de 42,2 km, avant une dernière formalité de 20 km prévue pour éliminer les toxines. En fait, il faudra plus de trois mois aux concurrents pour récupérer pleinement.