Walter Bonatti : serial tombeur de faces nord

Il a dit des montagnes qu’elles ne seraient « qu’un amas de pierres s’il n’y avait pas l’homme pour leur donner vie ». En vingt ans d’alpinisme, Walter Bonatti aura laissé assez de témoignages de l’engagement humain pour nourrir la réflexion de plusieurs générations de grimpeurs. Récit d’un chemin intérieur accompli sur les plus grandes difficultés alpines d’après guerre.

(article paru dans Chullanka n°4) 

 

« Répondez ! Vous ne pouvez pas ne pas nous entendre ! Lino ! Achille ! Répondez espèces de salauds ! Aidez-nous ! ». A 21 h 30 ce soir du 30 juillet 1954, la nuit est tombée depuis longtemps sur la pente sommitale de la deuxième montagne du monde qu’entreprend de vaincre l’expédition italienne. Ecrasé de fatigue par les 700 mètres de pente qu’il vient d’avaler jusqu’à la côte 8100 chargé d’une vingtaine de kilos d’acier renfermant un oxygène précieux pour l’assaut final, le jeune Walter Bonatti hurle tout ce qui lui reste de rage pour sortir ses compagnons de leur retraite passible. Auraient-ils changé leur plan ? Non, impossible. Chacun sait l’importance de l’enjeu pour ne pas risquer une improvisation à cette altitude. Les anglais ont eu l’Everest. Les américains et les italiens concourent pour la deuxième marche du podium himalayen. Remporter le K2, c’est graver à tout jamais le courage et la détermination de la Nation dans les livres d’histoire. Et pour Bonatti qui a grandi dans le patriotisme exacerbé par deux dictatures, c’est toute la fierté d’un peuple qui repose sur son engagement et son dévouement.

La veille donc, l’expédition a soigneusement programmé l’assaut final : partant du camp numéroté huit à 7627m, Lacedelli et Compagnoni monteront installer un neuvième et dernier camp à 8100m, cinq cents mètres sous le sommet (8611m). Du camp 7 où ils se trouvent, Bonatti et Gallotti redescendront récupérer l’oxygène abandonné plus bas la veille, puis ils graviront la pente jusqu’au dernier camp. A cette altitude où la privation d’air réduit les performances physiques jusqu’à 80%, même les plus solides organismes peuvent défaillir. A la mi-journée, Gallotti s’effondre, épuisé. Il reste encore 500 mètres à parcourir à Bonatti désormais seul avec son porteur, Madhi, un courageux gaillard Hunzas. Le temps file rapidement et les deux hommes ont déjà bien dépassé l’altitude où étaient supposés s’installer leurs compagnons quand la nuit les enveloppe. Où ont-ils bien pu planter leur bivouac ? « Suivez nos traces », avait tranquillement lancé une voix proche tout à l’heure. Mais plus rien depuis, malgré les appels désespérés des deux hommes.

 

Un hallucinant bivouac à 8100 mètres

A cinquante ans de là après un procès fleuve et trois livres vérité qui ne font plus aucun doute sur les événements de cette pitoyable victoire, Lacedelli et Compagnoni nient toujours l’impensable : ils ont bien entendu Bonatti cette nuit là. Ils lui ont parlé, à courte distance, et braqué sur la cordée une lampe torche, sans doute pour vérifier la présence de l’oxygène. Puis ils ont tourné les talons, abandonnant les deux hommes à une mort certaine. Bonatti et Madhi ne doivent leur survie à ce bivouac extrême qu’à la colère qui a du réchauffer leur sang. Piégés sans matériel ni protection sur ce toboggan abrupt, incapables d’avancer sans risquer une chute de plusieurs centaines de mètres, ils parvinrent à creuser une margelle pour s’asseoir tous les deux dans la neige et glisser leur tête dans un trou à l’abri de la tempête qui se levait. « Soudaine et brutale comme une gifle, écrira Bonatti, la première rafale de grésil nous atteint au visage. Puis une autre et une autre encore. Très rapidement, nous sommes pris dans une véritable tourmente, avec des tourbillons si violents que la poudre gelée s’insinue partout, sur et sous nos vêtements. A grand-peine, avec nos mains, nous réussissons à nous protéger le nez et la bouche, pour ne pas suffoquer ; nous sommes quasiment aveugles. C’est une torture, et la lutte se fait de plus en plus désespérée. Bientôt nous ne savons plus si nous luttons pour vivre ou seulement parce que nous continuons à vivre »…

Bonatti serait-il devenu le grand alpiniste solitaire qui a vaincu les derniers problèmes des Alpes s’il n’avait pas vécu cette misérable aventure ? Pour avoir côtoyé l’homme et pesé chaque blanc entre les mots de ses mémoires (1), son éditeur Michel Guérin ne le pense pas : « Le K2 a démoli Walter mais construit Bonatti ».

L’année d’après, Bonatti fête ses 25 ans dans la déprime. La nation boude sa contribution. Son estime est piétinée, sa confiance trahie. La grande famille de la montagne et ses valeurs de fratrie et d’amitié infaillible vient d’être ramené au rang des dictateurs qui ont bercé ses illusions d’enfant. « Il se fit en moi un long travail qui me conduisit à une véritable crise existentielle ». L’escalade solitaire sera la lumière de ce tunnel et sa nouvelle construction : « Apprendre à se substituer à tous les autres, s’habituer à prendre seul ses décisions, se mesurer à son aune  personnelle, payer sur sa propre peau »…

Le Dru sert en premier de théâtre à cette psychanalyse verticale le 19 août 1955 en offrant à son jeune patient la virginité de son vertigineux pilier sud-ouest. Ballotté par la météo, épuisé par cinq jours d’effort solitaire, démoralisé par les pointillés qui viennent rompre la ligne parfaite qu’il a tracé en rêve dans cette paroi, il découvrira qu’il est aussi attaché à la vie qu’accroché à cette cime quand il franchira en plusieurs pendules (2) le nauséeux abîme qui barre sa progression. Comme il l’avait trouvé dans la colère au K2, il puisera son énergie ultime dans l’espoir de « dénouer sa crise intérieure » et lutter aux limites du possible pour se réconcilier avec lui-même. « J’ai franchi (dans ces pendules) la barrière qui me séparait de mon âme », confiera-t-il à ce pilier qui a pris son nom.

 

Moissons de premières

 Libérées de son fardeau, Bonatti vit les dix années qui suivent dans l’exaltation. C’est un beau jeune homme bien bâti et à l’appétit vorace qui règle leur compte au « derniers problèmes » alpins et aux plus beaux itinéraires de Chamonix où il s’installe. En 1957, c’est l'éperon Nord-Est du Pilier d'Angle qui cède sous ses coups de butoir alpins. Un an plus tard, il prend sa revanche sur le K2 en abattant d’un trait le Gasherbrum IV (7980m) dans un style privilégiant l’autonomie. Chaque année voit en fait sa moisson de première : 1962, la face nord du Pilier d'Angle (4243m dans la Brenva) ;  1963, l’hivernale de l'éperon Walker aux Grandes Jorasses ; 1964, la pointe Whymper (4184m) dans les mêmes Grandes Jorasses… Une véritable boulimie de plaisir et de tragédies comme sait en fabriquer le granit. Sur le pilier central du Freney, il vivra ainsi l’épisode de son aveu « le plus dramatique de sa vie ».

Neuf ans qu’il attendait cette confrontation avec la chandelle ultime de ce pilier qui ouvre une voie directe, mais d’une difficulté extrême vers le Mont Blanc. Ce dimanche de juillet 1961, le temps est beau et la cordée emmenée par Bonatti est confiante. Les choses ont sans doute commencé à aller de travers dans le bivouac fixe de la Fourche. Une autre équipe, française, est déjà là pour en découdre avec le pilier. Au lieu de deux cordées, légères et rapides, ce sont donc sept hommes qui partiront à l’assaut de cette ultime verticale. Ils y seront pris au piège par la tempête à seulement deux longueurs du sommet, et battront la plus périlleuse et la plus hallucinante retraite qu’est connu l’histoire de l’alpinisme. Une descente vers l’enfer blanc qui laissera à ses trois survivants (Walter Bonatti, Roberto Gallieni, et Pierre Mazeaud) des cauchemars de précipices, de tempêtes et d’éclairs pour la vie.

Est-ce en fondant en larme dans les bras de son ami Mazeaud que commença à germer l’idée de mettre fin à sa carrière ? Rassasié, il prendra congé de ses cimes du haut du Cervin en 1965, après un dernier pied de nez qui laisse pantois le petit monde des grandes conquêtes alpines : l’ouverture en solo et en hiver de la voie la plus directe dans la face nord du Cervin (4477m). « J’ai décidé d’arrêter l’alpinisme extrême pour rester cohérent avec mes principes, ceux d’un alpinisme pur. J’avais atteint de telles limites que je ne pouvais plus que me répéter », confira-t-il plus tard au magazine Vertical. Avec le Cervin, le mythe ultime de la conquête hivernale venait de s’effondrer, laissant vide le catalogue des lignes pures et aussi difficiles que celles qu’il avait conquises. « De mes propres mains, j’ai détruit la possibilité d’autres rêves fantastiques », admettra-t-il.

 

 

 

Walter BONATTI est né en 1930 à Bergame (Italie). L’histoire de l’alpinisme lui attribut quelques unes de ses plus belles pages :

1949 - Eperon Walker aux Grandes Jorasses (4208 m)

1951 - Première de la face Est du Grand Capucin (3838 m)

1953 - Première hivernale de la face Nord de la Cima Ouest di Lavaredo

1954 - Il participe à l'expédition italienne qui réalise la première du K2 (8611 m)

1955 - Première, en solo, du pilier Sud-Ouest du Petit Dru (Pilier Bonatti)

1956 - Hivernale de la Brenva (disparition de Vincendon et Henry)

1957 - Première de l'éperon Nord-Est du Pilier d'Angle

1958 - Sommet du Gasherbrum IV ( 7980 m )

1959 - Première au Pilier Rouge du Brouillard

1961 - Tragédie du Pilier Central du Frêney

1962 - Première dans la face Nord du Pilier d'Angle.

1963 - Première hivernale de l'éperon Walker aux Grandes Jorasses

1964 - Première de la pointe Whymper aux Grandes Jorasses ( 4184 m )

1964 - Première de la face Est du Pilier d'Angle

1965 – Premier hivernale solitaire d'une voie directe dans la face Nord du Cervin

 

En 1965, Walter BONATTI abandonne l'alpinisme extrême pour se consacrer à l'exploration et à l'aventure. Il réalise alors de nombreux grands reportages pour Epoca. L'Italie lui a attribué la médaille de la Valeur Civile, la France, la Légion d'Honneur et les Etats-Unis, le titre de "Géant de l'aventure".